Une réconciliation ne se bâtit pas sur le mensonge

Algeria-Watch, 3 août 2004

C’est en plein été que le dossier des « disparitions forcées » en Algérie rebondit de manière scabreuse et scandaleuse, mettant à nu la volonté des autorités et de leurs organes satellites de se débarrasser définitivement de la question des responsabilités dans les graves crimes commis depuis 1992. Alors qu’il est avéré que les institutions de l’État sont fortement impliquées dans d’innombrables violations pouvant être qualifiées de crimes contre l’humanité, celles-ci sont imputées aux seuls « terroristes », euphémisme désignant les islamistes.

Sur arrière-fond des rivalités franco-américaines ménageant le système algérien par rapport aux graves violations des droits humains qu’il commet, des recompositions au sein du pouvoir ont mené fin juillet à la destitution du chef d’état-major de l’armée, le général-major Mohamed Lamari. Toutefois, cette exclusion maquillée en démission d’un membre du quarteron de généraux qui ont concocté le coup d’État de janvier 1992 et embrasé le pays pour des années ne signifie pas pour autant un changement notoire du régime algérien. Les politiques dites de « concorde civile » ou de « réconciliation nationale », dont il est question depuis 1999, ne servent pas, contrairement à ce qu’affirme le pouvoir, à un règlement judiciaire et humain des crime et des drames de la « sale guerre »; ces politiques reflètent en réalité un rapport de forces qui aujourd’hui permet au pouvoir algérien de dicter les règles de la « pacification » et de la « normalisation ». L’opposition politique ayant étant mise au pas ou éliminée, la rébellion islamiste ayant étant réduite à néant et ses combattants récupérés au service de l’État, c’est aujourd’hui la forte demande de Justice émanant de la population que les « décideurs » cherchent à éluder.

L’heure n’est pas à la Justice établissant les responsabilités des uns et des autres – car il va sans dire que des islamistes se sont rendus coupables de crimes pour lesquels ils doivent rendre compte lors de procès impartiaux. Nous assistons au contraire à une ultime manœuvre du pouvoir visant à interdire la recherche de la vérité et ce avec le concours de médias algériens et d’organisations nationales et internationales.

Nombreux sont ceux qui depuis la réélection de Abdelaziz Bouteflika en avril 2004 s’accordent sur le fait que la « page est tournée », que la « décennie noire » est définitivement dépassée. Si c’est un fait que le degré de violence a considérablement baissé ces dernières années en comparaison avec les années 1994-1998, les structures qui ont engendré cette violence – la « machine de mort » mise en place par les chefs de l’armée à partir de 1992 –, elles, sont en place et mises à contribution dans de nombreuses situations. Qu’il s’agisse des émeutes qui ont secoué la Kabylie au printemps 2001 ou celles du mois de mai 2004 à T'kout (Annaba), les autorités ont répondu aux revendications de Justice par la répression et… la torture.

Les agents de l’État continuent d’arrêter des suspects arbitrairement, les détenant au secret dans des centres toujours opérationnels où ils subissent la torture et l’humiliation. En 2003, Mohamed Belkheir, un sympathisant du FFS a été séquestré pendant dix jours pour une raison qui lui est inconnue et a subi le chiffon et la gégène. Quant à Mohamed Sebbar, ex-combattant en Bosnie, il a été enlevé fin 2002 six mois après son retour en Algérie et détenu au secret pendant plus de sept mois où il a subi les pires tortures. Tous deux sont depuis en prison et attendent toujours leur jugement.

Les milices composées de civils n’ont toujours pas été dissoutes, des groupes armés souvent non identifiés et répondant à des logiques inhérentes aux conflits internes d’appareils sévissent encore, sans oublier que l’état d’urgence reste en vigueur et que les défenseurs des droits de l’homme font l’objet de harcèlements incessants comme dans les cas de Hafnaoui Ghoul à Djelfa et Larbi Tahar à Ouargla, tous deux membres de la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme (LADDH).

Jusqu’à ce jour, aucun des responsables d’exactions de la haute hiérarchie militaire n’a été traduit devant un tribunal alors que les victimes, les organisations des droits humains et les avocats ont rassemblé suffisamment d’éléments pour inculper nombre d’entre eux. Mais les plaintes déposées par les victimes et leurs familles sont sans cesse rejetées et les pressions qu’elles subissent sont telles qu’un climat permanent de peur dissuade nombre d’entre elles de faire appel à une justice totalement soumise à l’exécutif.

Ces faits qui contredisent l’image colportée d’une Algérie « pacifiée », renouant avec la paix et s’engageant dans la voie de la démocratie, sont occultés ou bien rapportés comme des « accidents de parcours ». Quant à la « réconciliation nationale », qui se veut une politique de dépassement des années de braise et de sang, elle est décrétée d’office alors que toute réconciliation ne peut être que l’aboutissement d’un processus engageant différents acteurs, parmi lesquels les victimes et leurs familles, pour leur permettre de panser leurs blessures mais aussi d’établir la vérité et d’obtenir justice dans le respect de la dignité des personnes concernées. Or les victimes sont tenues à l’écart et réduites à réagir au déni de leurs souffrances auquel elles font sans cesse face.

Le grand mérite des familles de disparus est d’avoir pendant des années et jusqu’à nos jours refusé d’ensevelir leurs douleurs dans l’abdication et le mensonge. Ce sont ces familles qui nous rappellent la tragédie que vit un pays entier avec ses torturés, mutilés, massacrés et déplacés, ce sont elles qui hantent les consciences des pourvoyeurs de l’impunité.

La réponse de ce pouvoir qui se veut celui de l’entente et de la cohésion, faute de pouvoir se débarrasser de ce « dossier » embarrassant, est de réduire tous les crimes à celui des « disparitions forcées » perpétrées par les islamistes. Un scénario sophistiqué a été conçu dans ce but par les « décideurs », et il est entré, depuis juillet 2004, dans une nouvelle étape, à l’évidence décisive.

La Commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l’homme, installée par le Président Boutefika en 2001, a commencé à se substituer aux services de l’État pour trouver un règlement définitif à l’épineux problème des disparitions par l’octroi de compensations financières aux familles, alors que ces démarches n’entrent pas dans les prérogatives de cette institution. Et au même moment, comme par hasard, les forces de l’ordre découvrent un charnier datant de 1996 dont l’emplacement aurait été indiqué par un « repenti » emprisonné. Les médias algériens et les autorités s’empressent de déclarer que la question des disparus serait de ce fait sur le point d’être réglée, grâce au nouveau laboratoire de tests ADN permettant l’identification des cadavres déterrés, sous-entendant qu’il s’agit de ceux de personnes portées disparues.

Le charnier découvert fin juillet se trouve dans la région de Tablat (dans la wilaya de Médéa) où sévissaient les GIA de Zitouni et Zouabri, dont nous savons aujourd’hui de façon certaine qu’ils obéissaient aux directives émanant directement des casernes du DRS (la police politique du pouvoir) de Blida et de Ben-Aknoun (Alger). Les massacres commis en 1996 précèdent ceux de Raïs et Bentalha en août et septembre 1997, localités où s’étaient réfugiées des dizaines de familles qui avaient fui les escadrons de la mort qui s’étaient acharnés sur les populations de la région de Tablat, suspectées de soutien à la rébellion armée islamiste.

En décrétant sans aucune investigation que ce charnier contient des victimes du terrorisme, une double supercherie est commise. Une fois de plus, les victimes de « disparitions forcées » sont assimilées dans leur ensemble aux « victimes du terrorisme » et non pas des services de sécurité. Et demain, un bon nombre d’entre elles seront certainement identifiées comme étant eux-mêmes des « terroristes » ayant fait l’objet de purges au sein des groupes armés ou péri dans les rivalités entre ces groupes.

Le mensonge en recouvre un autre : celui d’occulter la réalité même des massacres qui ont endeuillé la région entre 1995 et 1998. Au même moment, on assistait début août 2004 au procès expéditif de quelques personnes accusées d’avoir participé directement ou indirectement aux tueries de Raïs et Bentalha ; elles ont été condamnées à des peines pouvant aller jusqu’à la peine de mort, alors qu’aucune investigation sérieuse n’a été engagée, que la partie civile était absente du procès et que les inculpés ont affirmé devant le tribunal avoir fait des aveux sous la torture.

Le scénario à l’œuvre en cet été 2004 montre ainsi l’immense imposture que tente d’imposer le pouvoir algérien, secondé en cela par une partie des médias. Comme il est impossible de passer sous silence le crime qu’a constitué l’organisation par les forces de sécurité des « disparitions forcées », l’objectif poursuivi est de « résoudre le problème » en achetant le silence des familles, tout en réduisant la monstrueuse panoplie de crimes perpétrés à cette seule violation des droits humains. Et dans le même temps, on interdit tout questionnement relatif aux massacres de masse, interdit érigé en véritable tabou.

La tragédie que connaît l’Algérie ne peut être réduite à ce que certains osent appeler l’« épiphénomène » (dixit La Tribune) des disparitions – dont le nombre, du reste, a été officiellement divisé par deux au fil des mois, pour passer de 10 000 à 5 200. La « réconciliation nationale » ne pourra être atteinte par l’assimilation des crimes d’État à ceux des « terroristes » et l’indemnisation de quelques milliers de familles. Plus de 150 000 personnes ont trouvé la mort, près de 2 millions ont été déplacées, des dizaines de milliers ont été torturées, environ 20 000 ont disparu et quelques centaines de milliers ont quitté le pays. Il n’y a que la volonté de faire la lumière sur cette tragédie et d’en établir les responsabilités qui permettra aux victimes d’emprunter le pénible chemin de la réconciliation.

www.algeria-watch.org

 

 
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