Algérie-France : la politique de la honte

par Omar Benderra, Algeria-Watch, 14 avril 2016

10 avril 2016 : la photo de sa rencontre avec un Bouteflika hagard relayée sur Twitter, avec la subtilité et l’élégance qui le caractérisent, par le Premier ministre français Manuel Valls a suscité l’indignation de nombre d’observateurs qui comprennent mal que l’on exhibe ainsi un vieillard visiblement très éprouvé. Manuel Valls avait sans doute besoin de souligner sa qualité de politique en pleine santé au chevet d’un grand malade. Qui disait « le style c’est l’homme » … ? Un style à mille lieues de la culture locale : les Algériens, on ne cesse de le clamer, ne sont certes pas civilisés, mais il n’est pas dans leurs usages de se gausser d’hommes à terre, aussi indignes soient-ils. Devant ce spectacle, les uns font mine de se poser de graves questions sur le dilettantisme des chargés de la communication de la présidence (et qui aurait incidemment contaminé la cellule de presse du chef du gouvernement français). Comme s’il restait le moindre îlot de compétence dans cet effondrement général. Les autres, bien plus nombreux, y compris ceux que l’on croyait un peu plus avertis, expriment leur désarroi sur un registre plus émotionnel et vont jusqu’à évoquer une humiliation nationale.

De fait, il est intéressant d’observer la prévalence d’un discours moralisant sur les "réseaux sociaux" et dans la presse algérienne « indépendante ». Le triste spectacle d’un homme très affaibli réduit au rôle de figurant dans une pièce cousue de fil blanc est effectivement pathétique. Quelle que soit l’opinion que l’on peut avoir de cet acteur de toutes les intrigues et de tous les échecs, son état ne peut susciter, y compris chez ses adversaires politiques, qu’une très humaine compassion. Mais il reste que la scène est cruelle et beaucoup parlent d’atteinte à l’image du pays. Selon ces milieux de la « société civile » autorisée, il s’agirait pour les Algériens bafoués de se sentir concernés et d’avoir honte de ce que la dictature montre de son lider maximo nominal. Et de déplorer le coup porté au crédit du pays, perpétré, circonstance aggravante, avec la complicité du chef d’un gouvernement français ouvertement islamophobe et notoirement pro-israélien.

De fait, la visite de ce premier ministre français sans audience, derrière la dérision de son tweet photographique, est dénuée de toute signification autre que celle du soutien renouvelé au régime algérien et de réaffirmation, très claire sur le plan économique et sur celui des tensions régionales, de la nature néocoloniale de la relation. Il s’agit donc d’un authentique non-événement, seulement notable par le refus des autorités d’Alger de délivrer des visas à quelques journalistes parisiens. Punis pour crime de lèse-majesté à l’endroit d’un personnage en fin de parcours qu’une propagande inepte s’acharne à présenter, contre l’ombre de la vraisemblance, comme le chef tout-puissant d’un État respecté.

L’ukase (de pure communication*) d’Alger a quelque peu irrité le landernau de rédactions, décidément très unanimes qui néanmoins, l’actualité aidant, est rapidement passé à autre chose. Tout comme se délite le scandale des Panama Papers, annoncé avec cors et buccins, pour rejoindre les limbes encombrées des emballements médiatiques sans lendemain. L’affaire à l’ombre de laquelle la visite du Premier ministre français était placée est passée de scandale de première grandeur au statut de fait divers, banale péripétie d’évasion fiscale et de dissimulation de capitaux mal acquis.

La baudruche s’est donc piteusement dégonflée. Au point que l’on oublie que certains à Paris se demandait gravement si le premier ministre Valls devait serrer la main, prise dans le sac, d’un ministre algérien. Comme si un héritier en droite ligne de la SFIO pouvait manifester ce genre de pudeur… Dans cette affaire qui s’estompe, les Algériens nommés, des seconds couteaux de la corruption institutionnelle, n’ont rien à redouter : d’autres, au moins aussi compromis, ont pu regagner le sérail avec en prime pour l’enfant prodigue de la rente l’étrange bénédiction de confréries maraboutiques chargées, dans l’effarante spirale de régression du système algérien, de délivrer des brevets de moralité publique. On aura tout vu, mais là personne n’a déploré l’humiliation nationale devant cette élévation en majesté de zaouias de la sorcellerie ni enjoint les « patriotes » de la rente de rougir de confusion.

Car, dans cette surenchère de mascarades et de travestissements, de quoi et de qui faudrait-il avoir honte ? Qui devrait être humilié ? Pourquoi chercher – vainement – à culpabiliser une population écrasée par la botte militaro-policière ? L’image de l’Algérie officielle est désastreuse, la réputation du régime – un « ramassis de voyous » selon la formule cinglante d’un diplomate occidental – irrémédiablement ternie. Malgré la propagande et les rideaux de fumée dispensés par de douteux intellectuels, qui, pour mieux blanchir la dictature militaire, instruisent en permanence le procès d’un peuple chargé de toutes les régressions, de toutes les déviances et de tous les archaïsmes.

Qui donc devrait ressentir et exprimer la plus grande honte ? Ceux qui subissent une tyrannie violente et corrompue ou ceux qui assument la responsabilité de ces affichages grotesques ? Qui donc est coupable d’atteinte à l’image de l’Algérie ?

Bien sûr, sans l’ombre d’un doute, ceux qui détiennent réellement le pouvoir en Algérie. Certainement pas ce patriarche en sursis que l’on exhibe sans pudeur, ni ces oligarques analphabètes hissés au rang d’hommes d’affaires ni même ces apparatchiks vulgaires, incapables de faire illusion même auprès du plus crédule des observateurs.
Ceux qui en Algérie devraient avoir honte et qui sont l’expression de l’humiliation nationale sont les chefs de cette armée et de ces polices, secrètes ou non, ces silovikis locaux qui défigurent le pays et démontrent jour après jour l’étendue de leur indignité. Ceux qui portent le régime du coup de force sur un faisceau de baïonnettes. Car ce sont bien ces hommes qui détiennent la réalité du pouvoir, ce sont eux qui en étouffant les libertés et en piétinant le droit et la justice, prennent toute la charge du déshonneur.

Il ne se trouve pas encore d’écrivain algérien « digne du Goncourt » pour désigner ces responsables à la vindicte de journalistes parisiens. Ces distingués chroniqueurs de la Civilisation qui brocardent un pays et un peuple écrasé par la dictature en évitant soigneusement d’évoquer les délinquants de l’avenue Foch, devraient balayer devant leur porte. Et plutôt que de tirer sur une ambulance, ils feraient bien de documenter leur élite discréditée et un gouvernement de vaudeville qui a pour seul argument le foulard de quelques citoyennes musulmanes pour voiler son échec complet et ses inavouables compromissions.

* Ce refus de visa n’a d’autre objectif que de montrer à l’opinion que le régime d’Alger est souverain et est capable de résister aux pressions françaises. Mais qui est dupe ?
** Mot russe désignant les politiques issus de l’armée et des services secrets.

 
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