Algérie, le pays où les personnes « disparues » n’existent plus

par François Gèze, Algeria-Watch, 28 février 2014

Le 11 février 2014, un avion militaire Hercule C130 de l’armée algérienne s’écrasait à 50 km de Constantine, du fait semble-t-il des mauvaises conditions météorologiques. Le jour même, le quotidien francophone El Watan indiquait dans un article : « Le crash de l’avion militaire de ce mardi à Oum-El Bouaghi a fait 74 morts, un blessé évacué à l’hôpital de Constantine et 28 disparus, selon un bilan obtenu par un de nos journalistes à l’est du pays, peu avant 18 heures […] L’avion transportait principalement des familles de militaires en provenance de Tamanrasset. Il y avait 103 personnes à bord, équipage compris, et l’avion devait atterrir à l’aéroport de Constantine. » Et, comme bien d’autres organes de presse, le site Algerie1.com, parlait le même jour de « 103 morts, 99 passagers et quatre membres d’équipage, selon des sources sécuritaires ».

Mais, le 13 février, un autre article d’El Watan, signé Salima Tlemçani, donnait le chiffre de « 77 passagers » tués, n’évoquant plus les vingt-cinq personnes manquantes sur les « 103 » qui voyageaient dans l’avion militaire. Même indication de « 77 victimes du crash de l’avion militaire » dans El Watan du 16 février. Chiffre officialisé par un communiqué du ministère de la Défense nationale.

Y aurait-il eu une erreur d’information sur le nombre de passagers donné par les premières dépêches ? On ne peut l’exclure tout à fait, mais cela semble très peu probable, car ces dépêches avançaient toutes les chiffres donnés par des « sources sécuritaires ». Et parce que la minoration systématique des bilans des catastrophes (naturelles ou non) est une vieille habitude du pouvoir… Cet accident dramatique rappelle ainsi une autre catastrophe en Algérie, d’une tout autre ampleur : le terrible séisme du 21 mai 2003, qui fit à Boumerdès près de 5 000 victimes de logements mal construits, sans respect aucun des normes antisismiques. « 100 000 familles sont désormais sans toit, sans repères, en deuil de quelque 2 300 personnes et à la recherche d’autant de disparus », écrivait alors, le 3 juin, la journaliste Ghania Mouffok sur le site Algeria Interface (aujourd’hui lui-même disparu, sans laisser de traces). On comptera finalement 2 278 morts selon le bilan officiel, lequel effacera sans scrupule les « autant de disparus » non identifiés. Dans les semaines qui suivront – et jusqu’à ce jour –, il ne sera plus jamais question de ces derniers, « oubliés » à jamais, leurs corps n’ayant pas été retrouvés. Parce qu’on ne les avait pas cherchés, contrairement à ce que s’efforcent de faire, dans de telles circonstances, les autorités de la plupart des pays du monde, soucieuses a minima d’assurer une sépulture digne aux victimes…

Ce mépris de la vie humaine, sauf de la leur, si typique des généraux aux commandes de l’Algérie indépendante depuis les années 1980, m’avait profondément choqué à l’époque. Ce mépris, on le retrouve depuis constamment, directement ou entre les lignes, dans les colonnes des journaux qui rendent comptent tant bien que mal des décisions et déclarations des représentants du pouvoir. Comment ne pas y voir aussi un effet majeur de la pratique massive des « disparitions forcées » par les forces de répression lors de la « sale guerre » des années 1990 ? Sans doute près de 20 000 « disparus » ont ensuite été officiellement « effacés » des mémoires par les lois iniques d’autoamnistie des criminels, comme l’ont été hier ceux de Boumerdès et aujourd’hui ceux de l’Hercule C130 qui s’est crashé…

À l’heure où les dirigeants d’un régime à bout de souffle offrent au monde le pitoyable spectacle de la réélection annoncée d’un président presque grabataire et de nouvelles luttes de clan au sommet pour le partage de la rente, il n’était peut-être pas inutile de rappeler, à l’occasion d’une « catastrophe ordinaire », qu’un ressort majeur de ce régime est le profond mépris de la vie de ses citoyens…

 
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Contre l'oubli et le déni 
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