Le massacre de Oued el Had et l'apparition des « machines à tuer »

Algeria-Watch, 1er mars 2016

Le journaliste Abed Charef, dans son livre Autopsie d'un massacre (1), revient sur un drame qui s'est déroulé le 2 août 1997 à Oued el-Had, un hameau de quelques maisons en toub et en parpaing, situé en contrebas des monts du Zaccar et du Dhahra, à environ 15 km de Ain -Defla et à 100 km au sud-ouest d'Alger. Durant cette nuit plus de 100 personnes ont trouvé la mort sous les lames d'assaillants présumés membres des GIA (Groupes islamiques armés).

Charef parvient à reconstituer le déroulement de la tuerie, la replace dans le contexte des conflits entre groupes armés rivaux présents dans la région, et reconstitue la lutte de clans qui fait rage au sommet de l'Etat durant cet été et l'automne qui suit. Il faut attendre l'annonce de la démission du Président Liamine Zeroual en septembre 1998 pour que progressivement le nombre de massacres baisse. Nous avons, dans un précédent article, analysé les massacres comme mode de gestion des conflits au sommet de l’État (2). D'autres écrits relèvent également le recours aux massacres comme instrument dans la guerre contre-insurrectionnelle. Dans ce texte, nous évoquerons cet aspect en mettant l'accent sur les groupes armés et leur transformation en machine à massacrer.

L'équilibre précaire dans le Dhahra

La région montagneuse du Dhahra, au nord de l'axe Miliana-Aribs-Ain-Defla, est très peu peuplée et pauvre. L'exode vers les agglomérations du nord est un phénomène ancien mais il s'est accéléré, selon Charef, après l'installation de groupes armés qui entre 1993 et 1996 circulaient librement dans ces reliefs propices à la constitution de maquis. Deux groupes rivaux se partageaient le contrôle des lieux : Le GIA et l'AIS qui cohabitaient malgré des conflits parfois sanglants et les passages de combattants d'un groupe à l'autre. Leurs chefs étaient connus, les membres souvent originaires du secteur, les relations avec la population parfois étroites allant jusqu'à contracter des mariages.

En raison de la présence accrue des militaires et des milices dans les plaines à partir de 1994-1995, les hommes armés restaient cantonnés dans les montagnes dans une dépendance accrue de la population locale en matière d'approvisionnement et d'information. Ni eux, ni les militaires ne s'aventuraient sur le terrain de la partie adverse mis à part quelques incursions pour affirmer le contrôle de leur terrain respectif. Cet équilibre aurait été rompu, selon Charef, avec le massacre de Oued el-Had le 2 août 1997.

Selon la reconstitution à partir des témoignages recueillis sur place et colportés par le journaliste, en début d'après-midi de cette journée meurtrière, une centaine d'hommes armés, divisés en deux groupes seraient partis de deux points différents de la vallée pour se regrouper à Oued el-Had. Sur leur passage, ils mettent à sac une maison, massacrent la totalité des habitants et des animaux tout en épargnant un homme qui doit leur servir de guide vers la prochaine habitation, où l'horreur se répète. Le guide est tué et une nouvelle recrue doit prendre la relève. La plupart des victimes sont égorgées, celles qui fuient sont abattues par balles. Arrivés à Oued el-Had, les deux groupes se rejoignent, tuent là également les habitants, avant de fuir. Le nombre de victimes est incertain : on dénombre au moins 100 morts et 100 blessés. Il est fort possible que le bilan soit bien plus élevé. Les autorités minorent systématiquement le nombre de victimes et les médias ne pouvaient enquêter immédiatement après le drame. Les rescapés ont rapidement enterré leurs morts et ont fui les lieux.

Malgré la présence dans la région de l'AIS et du GIA, ce dernier étant systématiquement accusé de crimes que d'ailleurs souvent il revendiquait, Abed Charef affirme qu'aucun d'eux n'a commis le massacre de Oued el-Had. Il en vient à cette conclusion en raison de leur relation avec la population locale. Le GIA local aurait selon la presse algérienne tenté de s'interposer aux tueurs pour épargner les civils en danger. De plus, des membres des deux groupes auraient conseillé aux habitants de s'armer ou de fuir car un « nouveau groupe, incontrôlé, avait fait son apparition dans la région » (p.27). Les habitants d'Oued el-Had ont tenté fin juillet de trouver refuge dans la plaine mais l'administration a refusé de les loger. Lorsqu'ils ont commencé à construire leurs bidonvilles, ils en ont été empêchés et ils sont donc rentrés chez eux.

Les massacres s'intensifient

Un groupe armé sévissait dans l'arrière pays de la capitale depuis plusieurs mois. Il disparaissait aussi vite qu'il apparaissait tandis que les massacres se multipliaient. Son QG s trouvait dans la forêt de Attatba, à quelques 40 km de la capitale. L'opération militaire menée en juillet pour le déloger a permis l'élimination de dizaines d'hommes armés mais leur chef, Antar Zouabri, blessé, serait parvenu à s'enfuir (p.30). Les rescapés se seraient alors dirigés vers l'ouest, les montagnes du Dhahra, et se sont retrouvés à Oued al-Had. Nous rappelons que le 24 juillet plus de 30 habitants des douars de Sidi Ghiat et Oued Bouhradoun (Hadjout dans la wilaya de Tipaza) ont été massacrés. Il est possible que le groupe armé en question en ait été responsable.

Selon Charef, un autre groupe, encore plus mystérieux, aurait surgi dans le Dhahra et pourrait être responsable du massacre d'Oued el-Had. En fait, il est possible qu'il s'agisse du groupe de Antar Zouabri, évoqué ci-dessus. Un habitant de Oued el-Had aurait rapporté avoir été interrogé par son chef qui voulait savoir où se trouvait Cheikh Ali, l'émir du GIA local. Ce dernier se serait interposé avec ses hommes aux assaillants lors du massacre du 2 août.

Les rumeurs les plus folles ont couru au sujet de ce groupe sanguinaire dont les hommes seraient immenses, à l'index coupé etc. La population était en partie convaincue qu'il s'agissait en réalité d'un « groupe armé de l'armée ». Selon elle, le groupe se vengerait de ceux qui ne s'étaient pas soumis au diktat de la lutte antiterroriste en formant des groupes d'auto-défense mais au contraire, en s'y opposant en continuant à héberger des groupes armés et à leur fournir du ravitaillement et des informations. Ce groupe inconnu qui se serait dénommé « al-ghadhibun 'ala Allah » (ceux qui sont en colère contre Dieu) a provoqué un affolement dans tout l'arrière pays d'Alger. Pas un jour ne passait sans tuerie, en particulier dans les environs de Ain-Defla, Médéa et Blida. Et ce groupe mystérieux se rapprochait progressivement de la capitale. Le massacre de Rais, dans la banlieue éloignée, le 28 août avec 200 à 400 morts, puis celui de de Sidi Youcef à Béni Messous (Alger) le 5 septembre ont déclenché des mouvements de panique vers le centre d'Alger. Les habitants des banlieues ont abandonné leurs habitations pour se réfugier chez des parents ou dans des écoles et des cours, tandis que ceux qui étaient restés dans leurs quartiers se sont munis de projecteurs, sirènes, haches et autres armes pour se défendre. Ils n'attendaient rien d'une armée qui n'avait pas défendu les localités assaillies, ce qui renforçait leur conviction que ces groupes ne pouvaient être que manipulés ou formés par les services de l'armée.

Les grands massacres devaient perdurer puisque dans la nuit du 21 au 22 septembre, la localité de Bentalha a subi l'une des plus sanglantes attaques avec plus de 400 morts. Dans la même période, la région de Médéa et Ain-Defla qui avait abrité les maquis de l'AIS sont ciblées par ces groupes armés qui parvenaient toujours à disparaître. La traînée de sang se répand ensuite vers l'ouest du pays où tous les jours de la dernière semaine de décembre des massacres sont commis : 23 décembre 1997, carnage dans les villages de Sidi Antri et Shari situés entre les wilayas de Tiaret et Tissemsilt qui a fait 84 morts ; 24 décembre 1997, massacre de 26 personnes au village de Zouabria (Tiaret) ; 27 décembre 1997, 25 personnes tuées au douar Safsaf, près de Mascara ; le même jour, neuf personnes ont été assassinées à Ouled Sly (Chlef) ; 29 décembre 1997, quatorze personnes ont été tuées à un barrage dressé par des hommes armés à Sidi Bel Abbès ; le même jour, 34 sont massacrées au douar Faoudj (Médéa) et enfin le 30 décembre 1997, dans trois hameaux (Kherarba, Ouled Sahnine et Ouled Tayeb) situés à quelques kilomètres de Relizane plus de 400 personnes ont été massacrées et plus de 120 autres blessées. La saga continuera en début d'année 1998 : Le 4 janvier plus de 300 personnes ont été massacrées dans trois villages (Meknassa, Souk El Had et Had Chekala) de la région de Relizane et le 5 janvier, 62 personnes ont été achevées dans la région de Sidi Maâmar (Relizane).

Mutation des groupes armés

L'équilibre dont fait été Abed Charef n'a pas été rompu début août 1997 mais plus tôt, au moment où la composition des groupes armés se transforme. Au printemps 1996, notamment suite à l'enlèvement et l'assassinat des moines de Tibhirine (3) et la multiplication des assassinats de civils, de nombreux groupes du GIA ont fait défection, convaincus qu'il avait été infiltré par des agents du DRS. De plus en plus d'inconnus faisaient leur apparition pour combattre non pas l'armée et ses supplétifs mais d'autres GIA et l'AIS. Les combattants n'avaient d'autre choix que d'abandonner le maquis et rejoindre ceux qui se préparaient à annoncer une trêve. Les dissidents considéraient que leur lutte contre le pouvoir avait été déviée et que le fait de s'attaquer aux populations et aux infrastructures civiles discréditait le bien fondé de leur combat contre le régime. Pour eux le GIA faisait « la sale besogne » de ce dernier.

C'est au moment où ses effectifs ont diminué que le GIA a redoublé en férocité. Sous Djamel Zitouni (mort en mai ou juillet 1996) mais surtout sous Antar Zouabri, son successeur, il s'est transformé en un instrument de lutte anti-insurrectionnelle. Il a décimé des familles dont des membres avaient rejoint le maquis, il a massacré, comme nous l'avons vu ci-dessus, les populations qui pourtant avaient des sympathies pour la cause islamiste. Si elles refusaient de prendre les armes sous la supervision de l'armée, elles étaient contraintes de fuir. Les attentats à la bombe se sont multipliés à partir de fin 1996 mais surtout les massacres se sont rapprochés des lieux où sont situées les casernes militaires sans que les soldats n'aient reçu l'ordre de stopper les assaillants ou de protéger les victimes. Fin septembre, peu après le massacre de Bentalha, le dernier communiqué du GIA est publié dans lequel il rompt définitivement avec le peuple algérien qu'il traite de mécréant (kafir).

Il faut rappeler que la période 1997-1998 était très tumultueuse au sommet de l'Etat. La Présidence qui tentait de s'émanciper de la tutelle du commandement militaire responsable du putsch en 1992, avait entres autres initiatives entamé des pourparlers avec les dirigeants du FIS emprisonnés. Cette décision ne correspondait pas aux objectifs des « janviéristes » qui craignaient qu'une solution politique à la crise profonde puisse leur porter préjudice. Plus l'armée et ses supplétifs reprenaient le contrôle dans la plupart des régions, plus ces GIA mystérieux, inconnus mais féroces, s'attaquaient à la population. Des négociations avec l'AIS présente dans la région du Dhara mais surtout plus à l'ouest dans les monts de l’Ouarsenis, ont alors secrètement été engagées par des émissaires des services de renseignements de l'armée (DRS). L'AIS s'est vue contrainte non seulement de prendre ses distances des autres formations armées mais surtout d'accepter les termes d'un accord imposé par le DRS. En août 1997 une trêve est annoncée pour le 1er octobre. Mais les massacres continuent car c'est le Président Liamine Zeroual et son entourage qui sont visés et acculés. Ce dernier finit par annoncer sa démission en septembre 1998 (4).

Les putschistes ont gagné la bataille et pu ainsi retarder le moment de devoir rendre des comptes sur la sale guerre qu'ils menaient à ce moment depuis plus de sept ans. L'émergence de Abdelaziz Bouteflika et l'opération « réconciliation nationale » ont permis d'imposer l'impunité pour les responsables de tous bord des centaines de milliers de morts, de torturés et de disparus au prix du déni de la vérité, d'une stagnation politique et d'une méfiance viscérale envers l'Etat et ses institutions que la crise économique risque à tout moment de faire exploser.

Notes

1. Abed Charef, Algérie, Autopsie d'un massacre, éditions de l'Aube, 1998.

2. Algeria-Watch, Décembre 1997-janvier 1998 : les terrifiants massacres de Relizane, 4 janvier 2016.

3. L'affaire des moines de Tibhirine, Compilation d'articles.

4. Salima Mellah, Comité Justice pour l'Algérie, Les massacres en Algérie, 1992-2004, mai 2004.

 
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