Algérie : la fin de règne pitoyable et dangereuse d’un régime décadent

Hocine Malti, Algeria-Watch, 10 janvier 2015

Vingt ans se sont écoulés depuis que les partis politiques algériens se sont retrouvés à Rome, à l’initiative de la communauté Sant’ Egidio, et y ont élaboré une plateforme qui, si elle avait été mise en application, aurait épargné plusieurs dizaines de milliers de vies humaines et aurait entraîné un épilogue pacifique au drame que vit l’Algérie depuis 1992. Mais les généraux « janviéristes » en ont décidé autrement ; leur folie meurtrière a plongé le pays dans un horrible drame. Vingt-trois ans après leur coup d’État, ils sont toujours là – du moins ceux qui restent en vie –, aux commandes de l’État. En cette année 2015, le général-major Mohamed « Tewfik » Médiène – soixante-seize ans ce mois-ci – aura, lui, passé un quart de siècle à la tête du DRS. Jamais nulle part dans le monde le patron des services secrets ne sera resté aussi longtemps en poste. Quant à Bouteflika, avec ses seize ans de présidence, il occupe une place « honorable » dans le classement des chefs d’États inamovibles. Bien que le régime ait atteint ses limites, aucun de ces gérontes ne semble disposé à quitter le pouvoir. Le processus de succession s’annonce difficile et risque de coûter très cher à l’Algérie et à son peuple.

On se souvient qu’au début de 2014, la cupola avait connu une situation de tension, comme elle en avait rarement vécue par le passé (1). On se souvient comment, soutenu par le clan présidentiel et par l’armée, le secrétaire général du FLN avait lancé une violente diatribe contre le patron du DRS. L’affrontement avait pris fin après l’accord intervenu entre les différentes franges du pouvoir sur la candidature d’Abdelaziz Bouteflika pour un quatrième mandat à la présidence de la République. La cupola avait donc décidé de confier la direction du pays à un homme impotent, dont les fonctions vitales avaient été gravement altérées par l’AVC qu’il a subi, incapable de parler, de se mouvoir, de voyager, de participer à des rencontres internationales, un homme dont la capacité de réflexion elle-même est probablement affectée, inapte donc à assumer les tâches qui relèvent de la fonction de président de la République. En Algérie, aucune décision, politique, économique, militaire ou diplomatique, ne peut être prise sans l’aval du président ; par conséquent, la « stabilité » clamée sur tous les toits par le régime comme argument pour le renouvellement du mandat de Bouteflika était plutôt annonciatrice d’une longue période de glaciation. À la Brejnev. Elle se révèle être aujourd’hui cause de grands dangers, car « le régime est chancelant et, comme toute bête blessée, ses réactions sont imprévisibles (2) ».

Y a-t-il un pilote dans l’avion à Alger ?

La glaciation, on y est depuis la fin des hostilités au sein de la cupola, décrétée il y a de cela un an. Comment s’exprime-t-elle ? Par l’absence quasi totale du président de la République, que l’on n’aperçoit que lors de brèves apparitions à la télévision – encore que les images sont pitoyablement retouchées et maquillées afin de donner un air de naturel aux quelques rares mouvements de sa main.

On a assisté à une campagne électorale menée par procuration par le Premier ministre Abdelmalek Sellal, dont les prérogatives déjà très limitées ont été encore amoindries – pour ne pas dire gelées – du fait de l’intérim assuré durant cette période par le ministre de l’Énergie. On a vu et on continue de voir le président de la République communiquer avec l’extérieur par le biais de messages adressés à tel ou tel haut dignitaire étranger, ou à tel organisme national ou international, des messages lus à la télévision ou à la radio et dont on dit qu’il en est l’auteur. On constate également l’absence de Bouteflika à certaines cérémonies protocolaires extrêmement importantes, tout comme on le voit déléguer, en certaines occasions, ses pouvoirs de chef des armées au vice-ministre de la Défense. On se demande, par ailleurs, qui signe au nom du président de la République les textes législatifs qui sont de son seul ressort. Mystère et boule de gomme. On a vu aussi Abdelmalek Sellal représenter le président de la République à des forums internationaux, à la tribune des Nations unies, ou rendre, en ses lieu et place, des visites à des chefs d’État étrangers. En dehors donc des quelques rares prérogatives présidentielles assumées par divers intérimaires, les activités du président de la République sont totalement gelées. Abdelaziz Bouteflika n’est même plus le « trois quarts de président » qu’il refusait d’être en 1999, il n’a plus de président que le titre.

En cette peu reluisante fin de règne, les autres « hommes forts » du régime ne sont pas non plus en mesure de gouverner. Mohamed « Tewfik » Médiène, autrefois tout puissant patron du DRS, a perdu de sa superbe depuis le drame de Tiguentourine en janvier 2013 (3). Il n’est plus le faiseur de rois qu’il était autrefois, certaines de ses très importantes prérogatives lui ont été ôtées, plusieurs de ses hommes de confiance ont été limogés, voire traînés dans la boue, ou ont, pour certains, rejoint les clans adverses. Son nom ne fait plus peur, même pas à un personnage aussi médiocre que le secrétaire général du FLN. C’est tout dire. Rab Dzayer (Dieu de l’Algérie), c’est fini (4)! Son âge avancé et son état de santé, guère meilleur dit-on que celui de Bouteflika, viennent s’ajouter à cette perte de pouvoir, le tout faisant qu’il n’est plus qu’un registre de commerce, un franchiseur dont le nom est utilisé par d’autres pour justifier leurs activités.

Que dire de l’autre « homme fort » du régime, le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah – bientôt soixante-quinze ans –, chef d’état-major de l’Armée nationale populaire depuis 2004 ? Tout simplement que jamais Bouteflika ne l’aurait nommé au poste de chef d’état-major, vice-ministre de la Défense, s’il avait un tant soit peu de personnalité ou de charisme, s’il avait l’étoffe d’un leader.
À ces trois clans « traditionnels » vient s’ajouter désormais une oligarchie financière dont on a constaté le degré d’influence lors de l’élection présidentielle d’avril 2014, par les milliards de dinars que certains de ses membres ont mis sur la table pour assurer la réélection d’Abdelaziz Bouteflika. Ces oligarques restent cependant partagés entre différents clans, ils n’ont pas tous la même vision de l’avenir politique du pays et ne soutiennent pas tous le même « poulain » au sein du sérail actuel (5). Ils ne constituent donc pas – pour le moment tout au moins – un lobby apte à prendre le pouvoir ; d’autant plus que le leader que certains ont imposé, un Abdelaziz Bouteflika en fin de règne, ne leur offre aucune perspective d’avenir. La seule assurance qu’ils ont obtenue en le soutenant est celle de voir leur fortune continuer à s’accroître tant qu’il est encore là.

Face à un tel vide, le régime se devait néanmoins de donner l’impression que le pays est gouverné. Mais au sein de la cupola, on s’épie, on se neutralise, la règle étant qu’il ne faut surtout pas permettre au concurrent de prendre un quelconque ascendant sur le reste du groupe. D’où l’accord a minima passé entre les différents clans : confier la gestion des affaires courantes au maillon faible, au moins « dangereux » pour tous, le Premier ministre Abdelmalek Sellal. Depuis une année, on voit ce dernier faire plutôt de l’agit-prop que gérer les affaires du pays. Il se trimbale à travers le territoire national sans objectif politique précis et cherche à donner l’impression d’agir en prenant la parole ici ou là pour ne rien dire, si ce n’est pour sortir une gaffe supplémentaire. On l’a vu tenter d’éteindre – sans succès – certains feux qui se sont déclenchés en divers coins du pays et ne pas trop savoir quoi faire face à la colère des policiers. On l’a vu s’en aller gesticuler à Ghardaïa durant une visite de courte durée ; il devrait plutôt dire aux autres membres de la nomenklatura de cesser de jeter de l’huile sur le feu et les enjoindre de mettre fin à leurs manipulations, car le problème qui se pose au M’Zab est extrêmement grave, très sensible et peut être fatal pour l’unité nationale (6). C’est le derviche tourneur du régime, dont la tâche principale est d’occuper la scène médiatique. Sans plus. Last but not the least, on l’a encore récemment entendu dire tout et son contraire à propos de la grave crise économique qui menace le pays en raison de la chute des prix du pétrole et de la baisse de la production pétrolière nationale.

L’Algérie est donc en roue libre, elle tourne dans le vide, entraînée toujours plus vers le bas par le vortex dans lequel l’a installée le pouvoir. Du fait de leur incurie, de leur désintérêt pour le bien-être du peuple et parce qu’ils n’ont toujours été obnubilés que par une seule question, celle de leur survie pour continuer à piller les richesses nationales, ses responsables n’ont pas vu les problèmes s’accumuler depuis des années ; ils n’ont commencé à les découvrir que depuis quelques mois. Pris de panique, ils sont devenus nerveux. Au point de donner dans la démesure, comme lorsque l’on a entendu le chef d’état-major, vice-ministre de la Défense, dire en décembre 2014 que l’armée était opposée à la proposition de la CNLTD (Coordination nationale pour les libertés et la transition démocratique, créée au printemps 2014) d’instaurer une période de transition à l’issue de laquelle serait choisi un nouveau président. Que comptait-il faire pour concrétiser cette opposition ? Sortir les chars ? Le secrétaire général du parti du pouvoir est aussitôt monté au front pour le soutenir. On a vu également le pouvoir interdire une conférence en salle de l’ancien Premier ministre « réformateur » (de 1989 à 1991) Mouloud Hamrouche. Oui, en salle ! (Se rendant compte de l’énormité de sa bêtise, il a quand même fini par faire marche arrière.) Joseph Staline aurait dit : « La CNLTD ou Mouloud Hamrouche, voire les deux réunis, c’est combien de divisions ? »

Gabegie, corruption et incompétence à tous les étages

Gabegie, corruption et incompétence : ces trois maux qui caractérisent le régime algérien ont fait que ses dirigeants n’ont pas su ou n’ont pas voulu constater à temps la détérioration de l’état général du pays. Même le secteur des hydrocarbures qui est, on le sait, celui qui rapporte la quasi-totalité des devises nécessaires à la couverture des plantureuses importations de l’Algérie et qui permet au pouvoir de donner au peuple l’illusion de vivre dans un pays riche, n’a pas été épargné. Pourtant, les indices n’ont pas manqué.
Il fallait être aveugle ou totalement incompétent pour ne pas remarquer que, depuis déjà une bonne quinzaine d’années, le taux de renouvellement des réserves pétrolières de l’Algérie atteint péniblement 50 % ; ce qui signifie que, nonobstant les satisfécits que s’attribue régulièrement le régime, les quantités de pétrole découvertes chaque année ne représentent même pas la moitié de celles produites cette même année. Enivré par la conjoncture favorable d’un prix du baril de pétrole en augmentation permanente depuis 2000 jusqu’à frôler les 150 dollars, le pouvoir n’a visiblement tiré aucun enseignement de la chute des recettes pétrolières intervenue après le pic de 77 milliards de dollars enregistré en 2008. C’est aussi par incompétence ou par avidité de certains qui voulaient toucher toujours plus de commissions, que le pouvoir n’a remédié que par des importations massives à la situation de pénuries chroniques de gaz butane ou de gasoil dont souffrent depuis très longtemps les Algériens.

De même, toute honte bue, le régime ne cesse de clamer que l’entreprise nationale Sonatrach est la première entreprise en Afrique, alors qu’elle tend à devenir, depuis qu’elle a été prise en mains par le duo Abdelaziz Bouteflika/Chakib Khelil (7), un percepteur d’un droit d’accès aux hydrocarbures algériens que lui versent les partenaires étrangers. Ses meilleurs cadres l’ont quitté, d’où une baisse notoire, voulue par le pouvoir, du niveau de compétence moyen ; depuis plusieurs années, sans les compagnies étrangères, la production pétrolière aurait probablement été nettement inférieure à ce qu’elle est. C’est aussi par volonté délibérée du pouvoir que l’on voit, depuis 2000, la compagnie nationale des pétroles suivre une trajectoire inverse de celle qui fut naguère la sienne. Elle n’est plus conquérante, elle cède de plus en plus de terrain à ses partenaires dans la conduite des opérations, tant en amont qu’en aval. Cela n’est rien d’autre qu’un abandon de souveraineté : ce sont les compagnies pétrolières étrangères qui font la politique du pays dans le secteur stratégique de l’énergie.

Ce recours systématique à l’assistance étrangère est d’ailleurs en voie de devenir la règle en Algérie. Comment ne pas constater que, plus de cinquante ans après l’indépendance, la distribution d’eau dans la ville d’Alger est assurée par Vivendi, que l’aéroport Houari Boumediene est géré par Aéroports de Paris, que le métro de la capitale l’est par la RATP et qu’il faille faire appel à des Chinois pour faire du BTP ? Ne pas confier aux Algériens la gestion des infrastructures de leur pays, ne pas chercher à améliorer leur compétence en les formant : cela n’est qu’un exemple supplémentaire du manque de confiance et du mépris que voue le pouvoir au citoyen. Car pour lui, un citoyen responsable est un citoyen dangereux ; il doit donc demeurer un assisté permanent. Et, cerise sur le gâteau, faire appel à l’étranger signifie que de nouvelles commissions vont tomber dans les escarcelles de certains. Mais que va-t-il faire maintenant que les recettes pétrolières vont notablement baisser ?

De même, par incapacité ou par inconscience, le pouvoir a de tous temps ignoré les rapports de conjoncture régulièrement publiés par la Banque d’Algérie, ou ceux établis par le Conseil national économique et social (CNES), qui relevaient que l’économie nationale s’en allait à vau-l’eau. Il a même limogé, il y a quelques années, un président du CNES qui avait mis en relief des vérités qui le dérangeaient. Ce n’est que très récemment que certains responsables ont commencé à s’intéresser à ces rapports, sans pour autant mettre en application les recommandations qui s’y trouvent. Les institutions internationales, le FMI notamment, établissent également des rapports d’évaluation de la situation économique de l’Algérie et y formulent leurs propres recommandations ; dans ces cas-là aussi, le régime a fait la sourde oreille. Il s’est même permis de rabrouer la commission d’experts dépêchée à Alger par le Fonds en novembre 2013, qui avait présenté des conclusions qui lui avaient déplu (8). Qu’avait-elle dit d’aussi déplaisant ? Elle avait tout bonnement attiré l’attention des décideurs sur l’ineptie et la gabegie qui régnaient dans le domaine de la commercialisation des produits pétroliers et préconisé la révision des tarifs et des prix des produits énergétiques destinés au marché intérieur ; une mesure évidente, certes difficile à faire accepter par la population, mais que le pouvoir devra se résigner à prendre – le plus tôt serait le mieux – s’il veut réellement remédier à la situation et éviter le pire.

En faisant avaliser par la chambre d’enregistrement qu’est devenu le Parlement algérien l’exploitation du gaz de schiste, le régime pensait avoir trouvé la potion magique qui lui permettrait de continuer à appliquer la recette qui lui a si bien réussi jusqu’à ce jour, celle d’utiliser cette nouvelle rente pour acheter la paix sociale, des soutiens et des consciences. C’était aller trop vite en besogne. Le camouflet qu’il a reçu en septembre 2014 lors de l’ouverture des plis pour l’attribution de nouveaux permis de recherche a refroidi ses ardeurs : aucune offre n’a été présentée pour les dix-sept périmètres censés contenir des « hydrocarbures non conventionnels », ce qui lui a fait très mal (9).

Puis il y eut cette rencontre fatidique de l’OPEP du 27 novembre 2014, au cours de laquelle l’Arabie saoudite a dicté sa loi aux autres membres du groupe. Afin de récupérer les parts de marché que lui ont grignotées les compagnies américaines qui produisent du pétrole de schiste (shale oil), elle a refusé toute réduction de la production OPEP en-dessous du niveau actuel de 30 millions de barils par jour. Les conséquences de cette décision ont été immédiates ; le prix du baril de Brent a dégringolé à une allure vertigineuse jusqu’à passer, en tout juste un mois, de 72 dollars à moins de 57 dollars au tout dernier jour de l’année 2014. Cependant, le bras de fer entre les Saoudiens et les producteurs de shale oil durera probablement bien au-delà de la fin de l’année 2015, car les contrats d’achat de pétrole pour cet hiver sont engagés depuis longtemps déjà, sur la base des anciens prix et donc la disparition du marché des plus endettés parmi ces producteurs n’interviendra pas avant le dernier trimestre 2015 ; les plus gros suivront plus tard. Il est possible qu’entre-temps certains pays membres ou non de l’OPEP se mettent à brader leur pétrole afin de compenser la diminution des recettes par la mise sur le marché de quantités plus importantes, amplifiant ainsi la spirale baissière dont personne ne sait où elle s’arrêtera. Quelle seraient alors les répercussions d’un tel scénario sur l’Algérie et quelle serait la réaction du pouvoir ?

Le pouvoir aux abois : à nouveau la tentation du pire ?

Début 2015, l’Algérie possède encore des réserves financières de l’ordre de 200 milliards de dollars. Un tel matelas lui permet en principe de « tenir le coup » pendant assez longtemps et de traverser sans trop de dégâts la tempête financière qui menace le monde. Cependant, sauf énorme catastrophe mondiale, les prix du pétrole ne vont pas atteindre à nouveau les niveaux des années 2008-2011. L’Algérie du trio Bouteflika-Tewfik-Belkheir (10) a donc mangé son pain blanc. Elle a raté le virage du début du xxie siècle, les années fastes durant lesquelles il aurait fallu engager un programme de développement de toutes les filières de l’économie, fondé sur le travail, l’effort et l’intelligence du citoyen, qui aurait permis de diminuer la dépendance du pays par rapport aux exportations d’hydrocarbures et de réduire la facture des importations. Ce triumvirat a préféré la solution de facilité : ne rien (ou presque rien) produire sur place, tout importer, afin aussi de garnir les comptes en banque des mafieux du régime. Ces années perdues sont aujourd’hui irrattrapables. Le régime en est-il conscient ? Pas sûr, car le devenir de la nation, il n’en a cure. Son principal souci ? Son sort. Il a bien compris que ses jours étaient comptés : il a suffi que l’« opposition » (un bien grand mot en Algérie) élève timidement la voix, et le voilà qui menace de faire appel à la force pour s’opposer à toute tentative de sortie de la voie suicidaire dans laquelle il a engagé le pays, une voie dans laquelle il est d’ailleurs lui-même engagé. C’est dire à quel point la crainte de perdre le pouvoir le taraude.

L’autre sujet qui le tracasse tout particulièrement est celui de savoir comment il est perçu à l’étranger. Sa véritable « opposition » est là ; il tient beaucoup plus compte de l’avis – pour ne pas dire des injonctions – des grandes puissances que de ce que pense tel ou tel opposant. Or, ces derniers temps, Américains et Européens s’intéressent tout particulièrement à l’Algérie ; ils sont très inquiets et le font savoir. Les messages qu’ils adressent aux dirigeants algériens par voie de presse, à travers les médias audiovisuels ou lors de rencontres officielles, ne sont pas très flatteurs. Ils se posent beaucoup de questions sur la situation politique du pays, notamment sur la manière dont il est gouverné, vu que Bouteflika est totalement absent. Ils se demandent si l’Algérie est encore un partenaire fiable dans le domaine qui les préoccupe au plus haut point, celui de la lutte contre le terrorisme. Ils savent que le pouvoir des gérontes algériens est obsolescent. Ils connaissent parfaitement les embrouilles entre Bouteflika (du moins ses proches, tant le président lui-même est physiquement diminué), Tewfik et Gaïd Salah, tout comme ils savent que les « clans » de ces trois-là ne se supportent pas trop et que l’accord de façade qu’ils affichent peut être rompu à tout moment.

Ils aimeraient que le pouvoir « soviétique » algérien soit un peu plus transparent. Ils aimeraient notamment savoir qui prend les décisions attribuées à Bouteflika, ou encore qui lui succédera ; ils ne sont bien sûr pas naïfs et savent parfaitement que, sur ce point, le peuple algérien n’aura pas d’autre option que d’avaliser le choix du « pouvoir ». Ils aimeraient bien que ce dernier s’ouvre un peu plus sur la société civile, qu’il établisse des canaux de communication avec l’opposition et qu’il mette en place un processus de transition politique en douceur vers l’après-Bouteflika, afin d’éviter un remake du scénario libyen en Algérie. Ce n’est bien sûr pas par amour du peuple algérien que l’Occident fait preuve de cette préocupation, mais bien parce qu’il craint que ne soient affectés ses intérêts politiques, économiques et sécuritaires, si un nouveau foyer de tension venait à apparaître au cœur du Maghreb. Il n’hésitera certainement pas non plus à jeter de l’huile sur le feu si le chaos qui en résulterait devait le servir.

Américains et Européens s’intéressent aussi à la situation économique de l’Algérie, déjà bien détériorée avant même la dégringolade des prix du pétrole. Ils se demandent, tout comme nous Algériens, comment le régime va assurer la paix sociale vu que la rente pétrolière qui lui permettait de l’acheter est en voie d’assèchement. Mais soulever ces questions face à nos apparatchiks et apparaître dubitatif quant à la capacité du pouvoir d’Alger d’y remédier les irrite tout particulièrement ; ils montent tout de suite sur leurs grands chevaux et assènent toujours la même réponse, en substance : « Ce sont là des lignes rouges que vous ne devez pas franchir ; c’est une ingérence dans les affaires intérieures de notre pays. » En décembre dernier, le pouvoir algérien a ainsi fait part de son courroux suite aux questions qui fâchent posées par une mission de la Commission européenne (11).

Cette fin de règne s’annonce donc très compliquée et est porteuse de gros dangers. La cupola n’a visiblement nulle envie de céder le pouvoir – trop de centaines de millions de dollars sont en jeu. On la voit donc réactiver les réflexes de survie qu’elle a eus tout au long de la décennie 1990. Une déclaration comme celle de Gaïd Salah, qui a affirmé que l’armée était opposée à toute tentative d’instauration d’une période de transition, est très grave : elle rappelle étrangement le rejet « en bloc et en détail » par les généraux janviéristes de la plateforme de Sant’ Egidio de janvier 1995, qui aurait permis une sortie de crise pacifique et qui aurait sauvé – n’hésitons pas à le rappeler – des dizaines de milliers d’Algériens de la mort.

Autre similitude avec la stratégie utilisée durant la décennie 1990, le pouvoir cherche aujourd’hui à démontrer au peuple qu’il est son protecteur contre la « main de l’étranger ». Certains hérauts du régime nous ont ainsi récemment informés que derrière les rebuffades de l’Union européenne, il y avait la main du Maroc. Que le makhzen marocain se réjouisse que l’Algérie ait des difficultés avec l’UE n’a rien d’étonnant ; mais de là à prétendre qu’il puisse dicter à Bruxelles sa politique vis-à-vis de l’Algérie, la ficelle est trop grosse. Chez les sportifs, on dit qu’on ne change pas une équipe qui gagne, en Algérie le régime dit : « On ne change pas une recette qui a fait ses preuves par le passé. »

Face à l’étranger, le régime ressort donc le refrain qui lui a si bien réussi dans les années 1990 et, plus encore, après le 11 Septembre : il cherche encore une fois à se faire passer pour le bouclier protecteur de l’Occident contre les « hordes islamiques barbares ». Le 16 décembre 2014, on a ainsi appris qu’un prétendu imam salafiste avait demandé à l’État de prononcer une peine de mort contre le journaliste écrivain Kamel Daoud, en raison de ses prises de position qu’il considérait être contre Dieu et son Prophète. Il s’agissait, cette fois encore, d’une nouvelle manipulation du DRS, grand spécialiste en la matière, le soi-disant imam n’étant en réalité qu’un agent de longue date de cette police politique (12). C’est cette même recette, qui imputait aux islamistes les assassinats des intellectuels des années 1993 et 1994, que le DRS avait déjà utilisée durant la « sale guerre ». Dès la fin 1993, la manœuvre avait été percée à jour par le journaliste algérien Saïd Mekbel, pourtant farouche adversaire de l’islam politique. Bien qu’il ait pris ses précautions, celui-ci n’a pu échapper à la « sentence » prononcée contre lui (il a été assassiné le 3 décembre 1994) : dans le poignant témoignage posthume qu’il a laissé sous forme d’une longue interview accordée à une journaliste allemande, il disait avoir compris que le véritable commanditaire de ces assassinats était bel et bien le chef du DRS, le général Mohamed « Tewfik » Médiène (13).

On se souvient enfin que les chefs du DRS ont créé, durant la sale guerre des années 1990, des « groupes islamiques armés » éphémères qu’ils éliminaient dès l’accomplissement des tâches sanguinaires qui leur étaient assignées (14). Les voilà aujourd’hui qui nous annoncent que, non seulement il existerait une frange algérienne de Daech, le mouvement islamiste extrémiste apparu en 2013 en Irak, mais que ses membres qui ont assassiné en septembre 2014 en Kabylie le randonneur français Hervé Gourdel ont quasiment tous été tués ensuite lors de divers accrochages avec l’armée15. Troublant, non ?

Jusqu’où pourront aller les dirigeants du régime algérien pour se maintenir ou se reproduire à l’identique ? Depuis de nombreuses années, ils cherchent à transmettre les manettes du pouvoir à leur descendance, à leurs proches ou à leurs clones. Mais ils n’y parviennent pas, et c’est tout leur problème, Iront-ils jusqu’à recréer la situation d’extrême violence des années 1990 pour imposer le nouveau parrain, les nouveaux caporegimes et autres picciotos qui garantiront la pérennité du système ? Leur nervosité actuelle n’augure certainement rien de bon. Il faut espérer qu’elle ne les poussera pas jusqu’à allumer des mèches ici et là ou à créer et entretenir des foyers de violence, pour imposer leur succession. Ils ont démontré par le passé qu’ils savaient le faire. Et pour moins que ça, ils n’ont pas hésité à sacrifier des milliers d’Algériens pour régler des comptes dans leurs propres rangs. Que vont-ils faire maintenant qu’il s’agit d’assurer leur propre survie ? God bless Algeria…

Notes

1. Voir Hocine Malti, « L’Algérie est-elle encore une république démocratique et populaire ? », Algeria-Watch, 2 avril 2014.

2. Voir Hocine Malti, « Le début de la fin de la rente pétrolière algérienne », Algeria-Watch, 1er novembre 2014.

3. Voir Habib Souaïdia, « Révélations sur le drame d’In-Amenas : trente otages étrangers tués par l’armée algérienne, au moins neuf militaires tués », Algeria-Watch, 11 février 2013.

4. Voir Hocine Malti, « Lettre ouverte au général de corps d’armée Mohamed “Tewfik” Médiène, Rab Dzayer », Algeria-Watch, 16 février 2011.

5. Voir Omar Benderra, « Les réseaux militaro-affairistes au pouvoir. L’Algérie des oligarques : l’alliance des baïonnettes et des coffres-forts », Algeria-Watch, décembre 2014.

6. Voir le dossier « M’Zab : qui provoque les affrontements? » constitué par Algeria-Watch.

7. Chakib Khelil a été ministre de l’Énergie et des Mines pendant plus de dix ans, de novembre 1999 à mai 2010.

8. Voir « Situation financière de l’Algérie : le FMI inquiet », Le Soir d’Algérie, 26 novembre 2013.

9. Voir Hocine Malti, « Le début de la fin de la rente pétrolière algérienne », loc. cit.

10. Rappelons que le général Larbi Belkheir (1938-2010) – très lié à la France – fut, à partir du début des années 1980, le principal « parrain » de la cupola du régime ; et l’un des acteurs majeurs du coup d’État de janvier 1992.

11. Voir Hassan Moali, « Les critiques de l’UE irritent Alger », El Watan, 9 décembre 2014.

12. Voir Algeria-Watch, « L’imam salafiste du régime algérien et l’écrivain camusien. Fausse polémique et vraie manipulation », 21 décembre 2014.

13. Voir Monika Borgmann, Saïd Mekbel : une mort à la lettre, Tétraèdre, Paris, p. 101 ; et Algeria-Watch, « Vingt ans après : décembre 1994, l’assassinat de Saïd Mekbel, le journaliste qui avait dû “avaler ce qu’il sait” », 3 décembre 2014.

14. Abdelkrim Zerzouri, « Louh revient sur l’élimination des assassins de Gourdel », Le Quotidien d’Oran, 27 décembre 2014.

 
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