Interview exclusive d’Amid Lartane, l’auteur du roman à clés « L’Envol du Faucon vert »

Algeria-Watch, 25 janvier 2007

Algeria-Watch a pu obtenir une interview d’Amid Lartane, l’auteur du très étonnant roman policier « L’envol du Faucon vert », publié par les Éditions Anne-Marie Métailié, qui sort ce 25 janvier en librairie. Selon l’éditeur, Amid Lartane est le pseudonyme d’un ancien « haut fonctionnaire » algérien, qui « a quitté l’Algérie et travaille actuellement dans une organisation internationale ». Il nous a soigneusement caché son identité, mais il ne fait pas de doute, à la lecture de son livre, que c’est un fin connaisseur du milieu des « décideurs » algériens.

De façon assez transparente, ce roman propose une interprétation de l’« affaire Khalifa » qui répond à bien des questions que continuent à se poser les observateurs quatre ans après la chute de cet étrange « empire », né en 1998 et qui défraya comme on sait la chronique aussi bien en Algérie qu’en France. Des questions auxquelles le premier « procès Khalifa », ouvert au Tribunal de Blida le 8 janvier 2006, n’apporte à l’évidence aucune réponse. Au-delà de la fiction et des personnages hauts en couleur qu’il a inventés (même si certains, surtout s’agissant des « grands décideurs », ressemblent fort à certains « généraux de l’ombre »), Amid Lartane explique en filigrane que le fondateur de la banque, le jeune « Oulmène », fils d’un ancien du MALG (l’ancêtre de la Sécurité militaire et du DRS), n’était en réalité qu’une marionnette. Les tireurs de ficelles étaient une poignée de généraux, dont l’objectif était d’entreprendre une modernisation de façade de l’économie pour pouvoir continuer à détourner ses richesses.

Ainsi, raconte Lartane, le premier d’entre eux, le « général à la retraite Lamine Boutramine », « avait fait de la réforme bancaire son dada. […] Il avait, après avoir été briefé par ses conseillers suisses et sud-coréens, l’envie d’ouvrir le secteur bancaire au privé. Mais il devait s’entourer de précautions ; le seul secteur privé acceptable est celui que l’on connaît bien, que l’on contrôle, celui où les règles non écrites de l’allégeance priment toutes les autres. […] Si Lamine était fasciné par la Corée du Sud et ses très puissants groupes économiques, les Shaebols. Les Coréens avaient parfaitement réussi ce mélange d’affairistes plus ou moins louches, de nationalisme à consommation interne et de police secrète. […] Le général boulanger et grand régulateur du régime aimait les références asiatiques, il trouvait que les mœurs extrême-orientales en matière de business étaient moins rigides qu’en Europe et donc plus adaptées à la culture des “indigènes”, comme il appelait ses compatriotes lorsqu’il se retrouvait en petit comité ».

Comme le livre est un vrai polar, fort bien troussé, le lecteur ne s’ennuiera pas en découvrant comment « Si Lamine » parviendra à ses fins, par « Oulmène » interposé. Et comme dans tout polar, il y a des morts. Mais là, le livre fait écho à une réalité beaucoup plus tragique de l’Algérie des années 1990, celle de la violence aveugle ou ciblée attribuée aux « islamistes », largement contrôlée en sous-main par les « généraux décideurs ». « L’Envol du faucon vert » évoque ainsi la trajectoire de l’émir « Abou Nihaya », au départ combattant intègre contre le pouvoir, qui en deviendra finalement un sicaire sanguinaire.

L’intérêt majeur de ce polar, dont nous ne saurions trop recommander la lecture, dépasse toutefois très largement l’élucidation des dessous de l’« affaire Khalifa ». Les clés qu’il donne sont celles, pratiquement jamais évoquées dans les médias, du fonctionnement du système de pouvoir algérien, mixte étrange et inédit de totalitarisme orwellien et de clientélisme mafieux. Des clés qui aident à comprendre comment ce système a pu, au cours des années 1990, construire la « machine de mort » dont Algeria-Watch s’efforce de démonter les rouages depuis des années.

Laissons la parole à Amid Lartane, pour plus de précisions.

  • Votre livre évoque les circonstances de la création de la banque Khalifa. Pouvez-vous expliquer brièvement de quoi il s’agit et quel a été votre objectif avec ce roman ?

Amid Lartane : Le roman n’est pas une chronique de l’affaire Khalifa même si, à l’évidence, il s’inspire effectivement de cette aventure abracadabrantesque. Cette escroquerie, qui présente tous les aspects exagérés, loufoques même, d’une farce à l’antique, est emblématique du fonctionnement du système politique algérien. C’est là plus largement et plus précisément mon propos, c’est ce système que raconte le roman. L’objectif de cette fiction est de peindre un tableau de mœurs du pouvoir politique algérien au-delà de cette affaire.

  • Cette société s’apparente à une sorte de consortium entre différents acteurs du système algérien. Quels sont les conditions et les hommes qui ont rendu possible la montée fulgurante d’un tel empire ?

A.L. : Consortium, pourquoi pas en effet ?… Ce que l’on sait certainement en revanche est que sans l’assentiment exprès, sans le soutien décisif et clair, sans l’aval des trois ou quatre principaux décideurs, ni Khalifa Airways, ni la banque et les filiales éponymes n’auraient vu le jour et encore moins connu la fulgurante ascension que l’on sait. La condition principale pour l’émergence d’un phénomène de ce type est la dictature algérienne elle-même. C’est une dictature d’un type particulier, une sorte de société anonyme informelle, sans autre projet que de conserver le pouvoir par tous les moyens. Sa seule vocation et son unique compétence s’exercent sur ce terrain.

Ce système est une organisation parasitaire dont la « qualité » première est sa capacité de nuisance. Cette dictature prospère en vidant l’État de sa substance, en réduisant les institutions au rang d’appareils serviles, en niant le droit en permanence. Elle s’appuie sur des réseaux clientélistes nourris des reliefs de la rente pétrolière allouée de manière régalienne. C’est ce qui explique le dysfonctionnement complet de l’État, l’inanité de l’administration et sa stérilité absolue face aux problèmes du pays, cette atmosphère irrespirable de corruption générale.

Au-delà des façades et des prétes-noms, les premiers responsables sont aujourd’hui ceux qui commandent effectivement le pays : les acteurs du putsch de janvier 1992 et leurs épigones. C’est-à-dire ceux qui dirigent en titre ou de fait les appareils sécuritaires qui coiffent l’armée, qui font et défont les chefs d’État. Ceux, inamovibles et solidaires, que le défunt Boudiaf appelait les « décideurs ».

  • Mais pourquoi avoir choisi la fiction pour décrire la réalité du système ? Serait-ce le seul moyen de le faire ?

A.L. : Non, bien sûr. Je crois que beaucoup de gens de grande valeur, des universitaires, des cadres, des journalistes ont produit des analyses précises et des études détaillées sur ce système et son mode de fonctionnement. Beaucoup de ces textes sont disponibles sur votre site, permettez-moi d’ailleurs de profiter de la circonstance pour vous féliciter de votre remarquable action d’information. Ces sources m’ont été très utiles dans la construction du livre.

Mais le roman, genre très plastique, permet de représenter un monde, de suggérer ses règles et de décrypter ses codes sans autre contrainte que la forme. La littérature ne requiert heureusement pas la rigueur analytique d’une thèse, même si pour la vraisemblance et la crédibilité du récit, il est nécessaire de ne pas trop s’éloigner du vécu.

  • Quelle est la part de fiction et de réalité dans votre roman ?

A.L. : Il s’agit d’une reconstitution imaginaire avec des passerelles vers la réalité concrète, avec des clins d’œil au réel… D’une intrigue entièrement construite, animée par des personnages imaginaires mais vraisemblables, évoluant dans un cadre général et des références à des situations proches de la réalité.


  • Il n’est pas seulement question de Khalifa dans ce livre, puisque vous décrivez comment ce système a produit cette aberration économique en s’appuyant sur différentes composantes de la société. Vous attribuez ainsi un rôle important aux technocrates et cadres au passé de communistes, qu’on aurait pu supposer aujourd’hui être plus ou moins opposants. Quelle est à vos yeux leur fonction actuelle dans ce système ?

A.L. : Beaucoup de cadres actuels, dans l’appareil d’État et les entreprises publiques, notamment ceux issus des avatars successifs du PAGS (le parti communiste de l’indépendance), ont été très imprégnés par la culture autoritaire du parti unique. Leur formation politique est fondée sur l’observance stricte de la ligne fixée par l’instance de direction.

A l’origine, longtemps avant l’effondrement du socialisme bureaucratique, c’était une organisation rassurante et prestigieuse, une franc-maçonnerie de substitution. A la fin des années 1960 et au cours de la décennie suivante, phase d’expansion de ce courant, il suffisait de connaître un minimum de vulgate marxiste-léniniste pour avoir de bonnes chances d’être coopté dans l’« avant-garde » plus ou moins clandestine de la révolution. Animés des meilleures intentions sociales, sensibles au départ aux inégalités et à l’arbitraire, ce sont des cadres disciplinés, tout à fait prévisibles, habitués à épouser les sinuosités d’une ligne politique qui se décidait au-dessus d’eux et sur laquelle ils n’avaient guère de prise ou d’influence… Finalement, le centralisme « démocratique » et le fonctionnement hiérarchique vertical d’une armée ont beaucoup en commun…

Nombre de cadres dirigeants – pas tous, il faut le souligner – de sensibilité prosoviétique ont toujours été subjugués par l’autorité et le pouvoir, en même temps qu’ils nourrissaient un complexe d’infériorité, une forme de culpabilité, en raison du rôle très secondaire du PCA dans la lutte de libération. Je pense d’ailleurs que l’appellation de « Pouvoir » — terme qui laisse transparaître une certaine crainte déférente — pour désigner le sommet de la dictature, trouve son origine dans ces milieux.

Plutôt habilement, par un mélange subtil d’intimidation, de répression, de corruption et de tolérance « amicale », le régime a su « gérer » cette mouvance de gauche, notamment les étudiants des années 1970 qui forment le gros des cadres actuels, en favorisant l’entrisme et la récupération. Ces gens ont formé une partie non négligeable de la technostructure du système, les cadres techniques chargés des affaires courantes, de la gestion administrative, économique et des médias. Cette élite, au fil des promotions et des avantages acquis, s’est progressivement coupée de la population et des difficultés rencontrées par le plus grand nombre. Ainsi, à partir de la création du FIS en 1989, ses membres considéraient globalement la base du parti islamiste comme des cohortes de « gueux » — ce mot odieux, particulièrement déplacé dans le vocabulaire algérien, revenant couramment — ou de lumpenprolétaires méprisables.

Viscéralement antireligieuse, au nom d’une interprétation dogmatique de la lutte contre l’obscurantisme, cette élite a produit des milices, fourni l’habillage théorique, acceptant avec empressement le rôle d’alibi intellectuel de toutes les dérives, y compris les plus criminelles — ainsi l’institutionnalisation de la torture comme mode de gestion « ordinaire » de toute opposition. Souvenons-nous par exemple des thèses clairement fascistes du « Front de l’Algérie moderne », le sinistre FAM, qui justifiait au début des années 1990 la politique d’éradication…

  • Mais il est aussi question dans votre roman des islamistes et de la gestion par les parrains du pouvoir de la violence utilisée en leur nom. Qui sont ces protagonistes ?

A.L. : Cette question appellerait des développements substantiels. Je vais essayer d’y répondre de manière synthétique, au risque ici également d’être très incomplet. Le FIS a été une organisation populiste à connotation « justicialiste », regroupant des individus provenant de tous les horizons politiques, mais dénués de formation, sans réelle préparation à l’encadrement d’un mouvement puissant qui portait les revendications d’une partie de la population.

Pour beaucoup en effet, le seul refuge possible devant l’arbitraire, la corruption et le désespoir était la religion. A priori donc, tous ceux qui se réclamaient des valeurs de l’Islam pour dénoncer le régime, le plus souvent au moyen d’un discours incantatoire d’inspiration moralisante et bigote, étaient dignes de confiance. Mais l’organe de direction de ce parti protoplasmique était en réalité truffé d’agents doubles, de provocateurs qui avaient la part belle face à des dirigeants « spontanés » qui n’étaient pas tous désintéressés, comme on a pu le voir par la suite. Les quelques responsables sincères et compétents ont été systématiquement éliminés après le coup d’État de 1992 ou après leur longue détention – je pense notamment à Abdelkader Hachani, que Dieu ait son âme –, et le reste a été préservé pour être utilisé à point nommé par les « services » (le DRS, avatar depuis 1990 de la Sécurité militaire).

De la grève insurrectionnelle d’avril 1991, que l’on savait impulsée par les services, aux appels au djihad post-putsch de certains dirigeants, on a pu vérifier l’apolitisme, je dirais même l’analphabétisme politique, des « grandes » figures du FIS. L’ignorance des rapports de forces, l’absence de sens politique, a fait de ces gens la proie facile des manœuvres d’intoxication et d’infiltration des services. Combinée à l’extrême brutalité de la répression — rappelons-nous les camps d’internement administratif créés durant l’été 1991 —, l’action psychologique n’a pas eu de grandes difficultés à susciter des vocations de maquisards, que les chefs du DRS ont su manipuler pour massacrer au service d’un « terrorisme d’État » assez particulier…

  • Mais comment expliquer qu’un mouvement de rébellion ait pu être à ce point instrumentalisé ? Dans votre roman, l’émir qui a pris le maquis finit ainsi par rallier ceux-là mêmes qu’il était sensé combattre.

A.L. : Pour l’instrumentalisation, il suffit d’interroger l’histoire récente de notre pays. La guerre d’indépendance abonde en exemples de faux maquis, de contre-maquis, d’utilisation par l’armée française d’une large gamme de méthodes d’intoxication — de l’infiltration d’agents doubles à la pratique du « faux drapeau ». Au cours de la « sale guerre » que nous avons vécue depuis 1992, le sinistre héritage « contre-subversif » du deuxième bureau de l’armée coloniale a été largement utilisé et amplifié à un niveau inédit par les chefs de l’armée et du DRS.

La ligne générale de gestion de la crise politique des années 1990 a été fondée sur la terreur, ce que certains spécialistes désignent comme la technique de « saturation de violence ». La société tout entière a été submergée, assommée par une violence inouïe, aveugle, massive, durable et multiforme aux origines indéchiffrables et aux objectifs immédiats peu compréhensibles. Cette hyperviolence planifiée, méthodique, des faux maquis a été la force de frappe stratégique du DRS, ses B.52 en quelque sorte.

Très rapidement, la plupart des individus qui pouvaient encadrer les maquis « authentiques » ont été tués, il ne restait plus alors pour les services qu’à « gérer » des desperados frustres et le plus souvent totalement incultes. Au cours de ce cauchemar algérien, dans la tuerie générale, le combat des islamistes armés a perdu tout sens. Les survivants se sont retrouvés souvent pris au piège de ce tsunami de violence sans issue de secours… Alors, dans ce contexte dont l’arrière-plan est constitué du chiffre effroyable de 200 000 morts, de milliers de disparus, de plus d’un million de personnes déplacées, d’une société gravement traumatisée, quelles peuvent être les options à la disposition d’un émir « autonome » ?

  • En ce moment, se déroule en Algérie un premier procès de l’affaire Khalifa, en l’absence du premier concerné. Qu’en pensez-vous ?

A.L. : Dans les marges étroites qui lui sont concédées, la presse algérienne parle ouvertement de « lignes rouges » à propos des limites fixées à ce procès par les « décideurs » de l’ombre… C’est tout dire. Ce que l’on peut relever, c’est le découpage de l’affaire Khalifa en plusieurs « packages » judiciaires distincts : au nom d’une étrange conception de l’immunité de juridiction, des accusés — des ex-ministres en l’occurrence — doivent être jugés par une autre instance. Et que, par ailleurs, les discours de certains porte-parole notoires du DRS — à l’instar de l’ineffable ex-Premier ministre Ouyahia — visent à occulter par la confusion les vraies responsabilités et à noyer le poisson en banalisant cette invraisemblable escroquerie.

Il faut dire que ce système, tout à fait incompétent par ailleurs répétons-le, est remarquablement efficace dès qu’il s’agit brouiller les pistes, d’effacer les traces de ses actes, de créer des leurres. Souvenons-nous seulement des suites judiciaires de l’assassinat du Président Boudiaf… Dans le cas présent, compte tenu de la magnitude de l’affaire, pour parfaire la « deception » — comme les Anglais nomment les modes de tromperie et d’induction en erreur —, des boucs émissaires de rang un peu plus élevés dans l’échelle de la prébende seront sacrifiés, quelques vagues ministres et apparatchiks déchus, sans importance dans le sérail, seront désignés à la vindicte populaire. Les vrais responsables de cette coûteuse mascarade commandent au pays, ils sont totalement hors d’atteinte…

Quant à l’absence du principal acteur, je pense qu’il finira tôt ou tard par s’exprimer, nous verrons ce qu’il a été autorisé à dire…

Vous remarquerez enfin que ce procès, où les seconds couteaux sont surexposés, permet d’étouffer dans la plus grande discrétion d’autres affaires, notamment le scandale BRC (Brown & Root Condor), société mixte algéro-américaine extrêmement étonnante dont les performances en matière de surfacturation astronomique et d’acquisitions hasardeuses auraient semble-t-il mis en péril jusqu’à la sécurité nationale…

  • Votre livre s’achève alors que l’empire Khalifa va commencer son ascension. Or on sait sa chute vertigineuse, cinq ans à peine après son apparition. Est-ce que cet épisode fera l’objet d’un second tome ?

A.l. : Pourquoi pas ? Si « L’Envol du Faucon vert » rencontre un lectorat, il sera peut-être intéressant d’en narrer l’évolution ultérieure. Et d’évoquer — ce serait bien sûr toujours de la pure fiction — comment, dans un très étrange pays du sud de la Méditerranée, quelques milliards de dollars ont pu si facilement s’« évaporer » au détriment de son peuple et au profit de ses « maîtres ». Mon expérience professionnelle m’a apporté quelques éléments permettant de donner à cette fable quelques solides accents de réalité. Mais je ne suis pas le seul…


 
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L'Envol du faucon vert

L'affaire Khalifa

 
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