Six années de calvaire pour Sid Ahmed Aber passé des camps d'internement au centre de torture

Algeria-Watch, 13 janvier 2015

Résumé des faits à partir des Constatations finales du Comité des droits de l'Homme relatives à la communication de Sid Ahmed Aber, présentée par le Collectif des familles de disparus en Algérie.

Dans la nuit du 9 février 1992, jour de la promulgation du décret relatif à l'instauration de l'état d'urgence, Sid Ahmed Aber, ancien Secrétaire général de la mairie de Bir el Djir à Oran, est arrêté à son domicile par des agents du DRS (Département du renseignement et de la sécurité) en civil. Il est conduit au commissariat d’Oran où il subit des coups et des tortures pendant plusieurs heures afin qu'il « avoue » son appartenance à un groupe armé. Il est contraint de signer le procès-verbal de sa déposition contenant ces faux aveux sans même prendre connaissance de son contenu. Il est ensuite maintenu sans aucune base légale pendant trois jours dans une cellule du commissariat.

Il est transféré le 12 février 1992 au camp d'internement de Reggane dans le sud de l’Algérie, en plein Sahara. Les conditions dans ce camp sont dégradantes et inhumaines : Plus de dix détenus sont entassés dans une tente de 8m2, les installations sanitaires sont inexistantes. Le 27 juin 1992, il est transféré au camp d’Oued Namous situé dans le sud-ouest du pays, où les conditions de détention sont également très difficiles. A partir d'octobre 1993, les visites des familles sont suspendues.

En février 1994, il est transféré en secret au camp de Aïn M’Guel à Tamanrasset. La famille n'a pas été informée de ce transfert et l'apprend par hasard. Les conditions d'internement sont là aussi extrêmement dures et dégradantes.

Sid Ahmed Aber est libéré après l’annonce d’un décret d’amnistie du Président Zerroual du 23 novembre 1995. Il a subi trois ans et neuf mois de détention sans aucune base légale. Les tortures et l'internement ont laissé de graves séquelles physiques (douleurs dorsales intenses, déviation de la cloison nasale et problèmes de vue). Après sa libération, il continue d'être poursuivi : non seulement il est placé sous contrôle judiciaire et privé de ses droits civiques mais il subit les harcèlements des policiers du commissariat d’Oran.

Le 11 octobre 1997, il est enlevé à Oran par trois agents du DRS qui l'emmènent au centre de Magenta, un centre de torture relevant du DRS. Il est interrogé par le Colonel Hamou et le Commandant Boudia au sujet d’un attentat qui a eu lieu le 1er octobre 1997. Il est jeté au sol, tabassé avec des fils de fer, des tuyaux en plastique, des gourdins et fils électriques et subit la gégène notamment sur les testicules. Aber ne peut plus parler, ni bouger. Il est menacé de viol, les tortionnaires lui plongent la tête dans une baignoire d’eau sale, l’étranglent avec une corde. Il subit ces tortures pendant environ trois mois.

Il est transféré ensuite dans une « chambre noire » en guise de punition pour avoir tenté de communiquer avec les autres détenus. Il y passe trois mois dans le noir complet, isolé, entouré de rats et envahi par les poux. Il ne reçoit qu’un bout de pain ou une louche de soupe un jour sur deux. Après ces trois mois d’isolation, il est à nouveau interrogé et torturé. Il est forcé de boire plusieurs litres de mélanges à base d’eau de javel. Il est également battu et suspendu au plafond par le poignet. Il subit également des privations de nourriture allant jusqu’à une semaine.

La famille n'apprend le lieu de détention de la victime que 13 jours après son enlèvement par le biais d'un codétenu libéré.
La famille est également harcelée. Son père Abdelkader Aber est convoqué deux fois au commissariat d’Oran les 16 et 25 décembre 1997. Toutes les démarches entreprises par sa sœur Zina Aber pour retrouver Sid Ahmed sont vaines. Les autorités nient la détention de Aber au centre de Magenta et affirment qu’il avait pris la fuite et que « les services de l’Etat ne sont pas responsables ».

Aber est enfin libéré le 23 mars 1998 du centre de Magenta à condition de « ne pas parler à la presse, ne pas déposer plainte et ne pas communiquer avec les gens », sous peine de mort. Il signe le document qu'on lui présente sans même le lire. À sa libération, il est hébergé par sa sœur, Zina Aber. Lorsqu’il revoit ses parents, son père est tellement choqué par son état physique qu’il fait une seconde crise cardiaque. Il reste paralysé et meurt quelques mois plus tard le 9 mars 1999.

Le 25 mars 1998, Sid Ahmed et sa sœur sont convoqués au commissariat. L’officier de police qui les reçoit lui propose, pour ne plus être inquiété, de signer un procès verbal dans lequel il reconnaît avoir été détenu au centre de Magenta, mais dans de bonnes conditions et ne pas avoir subi de tortures. L’auteur signe ce procès verbal.

La famille est convoquée les 31 mars 1998, 1er décembre 1998 et 22 décembre 1998 au commissariat de police et à la gendarmerie d’Oran. Craignant pour sa vie, Aber envoie le 15 avril 1998 une lettre au Procureur général du parquet d’Oran, demandant « une protection de l’État et un terme à l’acharnement des services de sûreté ». En réponse, il reçoit le 23 juin 1998 un procès-verbal de notification l’invitant à adresser sa requête à la Direction Générale de la Sûreté Nationale à Alger. En décembre 1998, Aber se rend à une convocation avec un avocat. Les gendarmes l’interrogent sur sa détention au centre de Magenta. Il parle des tortures subies et signe un procès verbal. Aucune suite n’a été donnée à l’affaire.

En mai 2002, après avoir enfin obtenu un passeport, Aber se rend en France où il obtient l’asile politique le 28 avril 2003.

 
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Six années de calvaire pour Sid Ahmed Aber, passé des camps d'internement au centre de torture (AW, 13.01.15)

Constatations finales du Comité des droits de l'Homme (16.08.07)

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