Terrorisme, barbouzes et démocratie

par Abed Charef, Le Quotidien d'Oran, 27 septembre 2007

Al-Qaïda, France, Etats-Unis, GSPC: tout ce monde se bouscule en Algérie.

Un sérieux désaccord est apparu, cette semaine, entre Abdelkader Hadjar, ambassadeur d'Algérie au Caire, et Robert Ford, ambassadeur des Etats-Unis à Alger. A quelques milliers de kilomètres de distance, les deux diplomates essaient, par interview interposées, d'identifier la fameuse «Al-Qaïda du Maghreb islamique», l'ex-GSPC. Pendant que Abdelkader Hadjar affirme avec force que les terroristes algériens sont des «nationaux» sans lien avec Al-Qaïda, l'ambassadeur des Etats-Unis affirme avec force que «le GSPC et Al-Qaïda ne font qu'un». Dans cette guerre des mots, le diplomate américain, qui se trouvait en poste à Baghdad avant d'être nommé à Alger, a une longueur d'avance. Il est porté par un appareil plus puissant, plus performant, et semble en passe d'imposer son point de vue. Quant à Abdelkader Hadjar, vieille relique d'une diplomatie en voie de disparition, il reste peu crédible, et développe une analyse plutôt primaire. Comparant les deux personnages, un chroniqueur algérien estimait qu'«on ne peut douter que l'ambassadeur américain soit un peu mieux informé que Hadjar». «Nul doute, ajoutait-il sur un ton ironique, que les officiels vont prêter davantage de crédit à Abdelkader Hadjar plutôt qu'à l'ambassadeur de la plus grande puissance mondiale». Pourtant, Abdelkader Hadjar n'a pas forcément tort. Non parce que l'idée selon laquelle les membres du GSPC, «nés chez nous», mènent un terrorisme forcément «national» et «indépendant», mais parce que cette guerre sur les liens entre Al-Qaïda et le GSPC cache des enjeux énormes, dont cette polémique n'est qu'un révélateur. En homme «intelligent et discipliné», Abdelkader Hadjar défend simplement les consignes données par sa hiérarchie. Et ce qu'il dit n'est pas dénué de sens.

La proclamation d'allégeance à Al-Qaïda, faite par le GSPC, relève «du simple marketing médiatique», selon Abdelkader Hadjar. «En se proclamant affilié à Al-Qaïda, le groupe salafiste compte gagner l'intérêt de la presse», a-t-il affirmé. Le raisonnement est solide. Il est même trop sophistiqué pour que Abdelkader Hadjar en soit l'auteur.

En fait, il confirme la nouvelle analyse développée par différents «analystes» du pouvoir algérien qui ont décidé, depuis quelque temps, de dissocier le GSPC d'Al-Qaïda. C'est un changement important dans la position algérienne, au moins aussi important que le changement dans l'attitude américaine qui veut confirmer le lien entre le terrorisme algérien et Al-Qaïda, après avoir refusé de l'envisager pendant une décennie.

Pendant des années, les autorités algériennes, engagées dans une spirale de violence destructrice, avaient tenté de convaincre les grandes puissances de les soutenir face au GIA, à l'AIS et autres GSPC. La ligne de conduite algérienne était simple: le terrorisme islamiste est le même sous toutes les latitudes, et il n'épargne personne. Un haut responsable algérien était même allé jusqu'à dire que l'Algérie menait une guerre sur des positions avancées au profit de l'Occident. Soucieux de préserver leurs intérêts, les pays plus influents ont préféré suivre une autre logique qui leur permettrait de gagner à tous les coups. Ménageant la chèvre et le chou, ils ne voulaient ni risquer un engagement clair avec le pouvoir algérien, ni s'aliéner un éventuel pouvoir islamiste. Du moins jusqu'au 11 septembre.

Mais à partir de là, tout a basculé. Les Etats-Unis ont imposé la lutte antiterroriste comme élément majeur de la vie politique internationale. L'Algérie a tenté de surfer sur cette vague de la lutte antiterroriste mondiale, ce qui permettait de mettre une sourdine aux critiques sur les violations des Droits de l'Homme et le non-respect des libertés.

Ceci amène évidemment à se poser cette question: pourquoi les Américains veulent-ils, aujourd'hui, prouver coûte que coûte ce qu'ils ont refusé d'admettre pendant des années? Et, à contrario, pourquoi les autorités algériennes veulent-elles à tout prix découpler le GSPC d'Al-Qaïda, après avoir insisté pendant une décennie pour inscrire leur lutte contre les groupes armés dans le cadre de la lutte contre le terrorisme international? Pourquoi insiste-t-on pour déconstruire ce qu'on a mis plus de dix ans à construire?

Comme si le jeu n'était pas assez trouble, voilà deux autres acteurs qui entrent dans le jeu. D'un côté, l'idéologue d'Al-Qaïda, Aymane El-Zhawahiri, s'est mis à donner des instructions au GSPC, en désignant notamment les cibles. D'un autre côté, la France a introduit un élément de dramatisation supplémentaire, en affirmant que la menace terroriste est devenue «forte» sur son territoire. Et c'est le propre patron de la police française, Frédéric Péchenard, qui est monté au créneau pour dire que la situation en Algérie est «fragile», et que le pays... traverse une période difficile». Plus troublant encore, l'intervention française a lieu par le biais de ce qu'il y a de plus opaque, les services de renseignements, chargés en outre de mener une enquête sur l'un des attentats enregistrés en Algérie, celui de Lakhdaria, dans lequel des ressortissants français ont été blessés.

Ce jeu croisé, par diplomates et barbouzes interposés, révèle qu'une partie serrée se joue en ce moment en Algérie, ou autour de l'Algérie. Une partie opaque évidemment, dans laquelle on ne sait même pas si l'Algérie peut avoir le rang d'acteur, ou si elle ne fait que subir les évènements. S'agit-il d'un nouveau partage des zones d'influence? S'agit-il d'infléchir la position du pays sur certaines questions pour avoir le droit d'être intégré dans le dispositif américain de lutte antiterroriste? S'agit-il de pétrole, en ces temps où le brut a passé le cap des 80 dollars? S'agit-il d'amener l'Algérie à accepter l'installation de bases étrangères dans le cadre de la lutte antiterroriste, sachant que les Américains cherchent toujours un siège pour leur futur commandement militaire en Afrique?

Il est difficile de se prononcer sur ce terrain. Par contre, on peut avancer trois certitudes. La première concerne l'ampleur des pressions qui s'exercent sur l'Algérie. Elles sont énormes, comme le confirme la qualité des acteurs entrés en jeu, ainsi que les mots utilisés. Quand les barbouzes entrent sur le terrain politique cela signifie souvent que le dossier ne peut être traité publiquement. En outre, quand les responsables français vont jusqu'à évoquer la «fragilité» de l'Algérie, cela signifie clairement qu'ils sont disposés à aider à y mettre fin. Ou à l'aggraver, s'ils n'obtiennent pas les contreparties souhaitées. Il est difficile de trouver menace plus claire.

La seconde certitude concerne le jeu d'Al-Qaïda. La nébuleuse gravitant autour de Oussama Ben-Laden est désormais totalement intégrée dans le jeu politique international, au point de devenir une arme redoutable abondamment utilisée par les Etats-Unis pour servir leur politique. Elle est devenue une des principales justifications des Etats-Unis et de l'Europe dans leur politique envers le monde arabe. Enfin, troisième certitude, le pouvoir algérien ne semble guère en mesure de faire le poids face à ces immenses pressions externes qu'il subit. En s'enfermant dans une partie inégale, il risque d'être amené à faire des concessions gratuites. Il y a pourtant une recette simple pour éviter de s'enliser dans ces chemins dangereux: partager le fardeau avec le peuple. Cela donne tout leur sens aux propos de ceux qui appellent à l'émergence d'une identité et d'une volonté politique nationales. Mais cela a un prix, car rechercher le soutien du peuple ne peut aller sans démocratisation.

Toute l'équation se résume finalement à cette alternative: faut-il faire des concessions aux grandes puissances pour préserver le pouvoir ou faut-il faire des concessions aux Algériens pour faire face ensemble aux pressions externes?

 
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