Réponse de Habib Souaïdia à Caroline Fourest et Mohamed Sifaoui

La véritable nature de nos divergences

Paris, le 23.9.07

Madame,
Dans votre « mise au point » (« Les accusations de Habib Souaïdia et la mise au point de Mohamed Sifaoui », Prochoix, 18 septembre 2007) concernant le droit de réponse que je vous avais adressé le 5 septembre dernier, vous illustrez une singulière conception du débat en affirmant que vous avez « choisi de ne pas relayer cette propagande, par ailleurs publiée sur Internet » tout en répondant, en me citant très partiellement (voire faussement), à ce que vous estimez être des « tentatives de manipulation des faits ».

La propagande « désigne la stratégie de communication dont use un pouvoir politique ou militaire pour changer la perception d’événements en se concentrant sur la manipulation des émotions au détriment des facultés de raisonnement et de jugement ». Comme vous pourrez le vérifier, Madame, je n’ai ni le temps, ni les moyens financiers de réaliser des reportages, des films ou des sites Internet afin de manipuler qui que soit. J’ai simplement utilisé un droit de réponse à ce que j’estime être une grossière manipulation, qui m’a été purement et simplement refusé. A croire que mes mots vous gênent. Comme le disait Aragon, « les plus simples des mots font le bruit des épées ».

Mais comme vous m’avez encore mis en cause en déformant complètement ma position, je me vois contraint de vous demander à nouveau de publier le présent droit de réponse. Vous m’accusez encore faussement de vouloir « dédouaner les islamistes de leurs crimes », en passant soigneusement sous silence ma véritable position (que je vous rappelais dans mon courrier du 5 septembre) qui est celle de « ceux qui estiment que la lutte démocratique légitime contre le fondamentalisme islamique ne pouvait se conduire au prix de violations des droits de l’homme constitutives de crimes contre l’humanité ». Et j’observe que vous-même et Mohamed Sifaoui vous abstenez de répondre à la principale critique que j’adressais à ce dernier et à ceux qui, comme vous, le soutiennent : « Pour moi, ce qui « n’est pas acceptable », c’est de voir des gens, au nom de la lutte contre le « fascisme vert » de l’islamisme, soutenir ceux qui disent « Je suis avec l’armée algérienne », comme si cela ne voulait pas dire, depuis quinze ans maintenant, « Je suis avec les promoteurs de la torture, des disparitions forcées et des exécutions extrajudiciaires ». »

Sur ce point, je ne souhaite plus polémiquer, mais il me semble essentiel que vos lecteurs soient au moins informés de la véritable nature de nos divergences.

Sur les autres aspects de votre « mise au point », qui comporte pourtant nombre de contrevérités (comme l’affirmation de M. Sifaoui selon laquelle il « n’a pas étouffé un livre comme La sale guerre », alors que, début février 2001, il a saisi – en vain heureusement – le juge des référés pour empêcher la sortie de mon livre), je ne répondrai pas non plus, car je sais que c’est inutile.

En revanche, je ne peux laisser passer la très étonnante manipulation à laquelle vous vous êtes livrée dans votre point intitulé : « Habib Souaïdia défend son ami islamiste Chouchane ». Vous y citez le passage de mon texte où je répondais à vos propos mettant en cause le capitaine Ahmed Chouchane, qui témoigna en ma faveur au procès Nezzar de 2002. Mais vous le faites en... y ajoutant deux phrases de votre cru, qui ne figuraient pas dans mon texte (« Chouchane est un islamiste qui a reconnu son appartenance à l’idéologie islamiste et ses sympathies pour le FIS. IL est effectivement « posé » comme beaucoup d’islamistes ») !!! Et vous avez omis de citer une phrase de moi, essentielle, qui faisait partie de ce passage : « Je ne partage pas du tout ses positions sur l’islam politique (qui n’ont d’ailleurs rien à voir avec celles de l’islam radical), mais je suis en plein accord avec ce qu’il a dénoncé (et que vous semblez totalement ignorer) lors du procès : l’instrumentalisation de la violence islamiste par les chefs des services secrets de l’armée algérienne, le DRS ».

Après cette double manipulation de mes propos, que je préfère ne pas qualifier – vos lecteurs seront juges –, vous pouvez en effet écrire tranquillement (je vous cite intégralement, sans ajout ni coupure) : « Merci à Souaïdia de confirmer ce que j'ai écrit. Dommage pour lui, il ne sait pas la différence entre le mot "islamiste" et "terroriste". On peut être "posé" et être une ordure, réactionnaire et liberticide. Le fait d'être adhérent du FIS est même un très bon signe dans ce domaine... Mais Habib Souaïdia, aveuglé par sa haine légitime envers l'Armée, trouve cette idéologie visiblement acceptable. Ce qui confirme exactement ce qu'on lui repproche : un deux poids deux mesures, intraitable avec les militaires mais complaisant avec les intégristes. Quand les deux tuent l'Algérie... »

Comment pouvez-vous traiter « d’ordure » un homme que vous n’avez jamais rencontré et dont je peux témoigner, moi, même si je ne partage pas ses opinions politiques, qu’il est droit et intègre et qu’il n’a jamais opprimé ni assassiné personne ?? Je ne suis pas journaliste, mais le but de mes écrits a toujours été de donner l’information la plus vraie possible sur la situation en Algérie, sans insulter quiconque. Madame, contrairement à vous, pendant plus de trois ans, j’ai combattu avec conviction, les armes à la main, ces gens ou sympathisants du FIS. Mais je n’avais aucune haine contre ces Algériens, à la différence de mes chefs qui partageaient le discours de haine et d’intolérance de feu le général Smaïn Lamari, chef du contre-espionnage, qui disait en 1992 : « Je suis prêt et décidé à éliminer trois millions d’Algériens s’il le faut pour maintenir l’ordre que les islamistes menacent. » C’est l’écho affaibli de ce discours que j’ai l’impression d’entendre aujourd’hui en vous lisant.
Et, contrairement à ce que vous affirmez, je n’ai pas non plus de haine contre l’Armée algérienne. Bien au contraire, j’aime cette armée, mais je n’aime pas ceux qui la dirigent, ceux qui l’ont salie avec des méthodes barbares et inhumaines. Malgré ma blessure dans une opération, malgré mes quatre années de détention à la prison militaire de Blida, malgré les menaces dont j’ai été l’objet depuis en France, j’ai gardé la tète froide pour ne pas sombrer dans la haine qui semble dévorer les « éradicateurs » algériens, pour qui les islamistes ne sont pas des ennemis politiques à combattre – comme je le crois – avec les armes de la démocratie (y compris, s’il le faut, avec celles des soldats, dans le respect des conventions de Genève), mais des « infra-humains » à détruire comme des cafards, par tous les moyens.

C’est là, je pense, ce qui nous sépare, et j’espère que vous aurez cette fois l’honnêteté de le faire savoir à vos lecteurs en publiant ce texte sur votre site, sans le couper ni y ajouter des phrases qui ne sont les miennes.
Habib Souaïdia

 
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Réponse de Habib Souaïdia à Caroline Fourest à propos de Mohamed Sifaoui (04.09.07)

 
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