Le Liban dans l’expectative : Une démission et des interrogations

Omar Benderra, Algeria-Watch, 8 novembre 2017

La démission annoncée à Riyad de Saad Hariri samedi 4 novembre 2017 sur le plateau d’une chaine de télévision saoudite a, à juste raison, fait l’effet d’une bombe. Tous les observateurs, au Liban d’abord, ont immédiatement réalisé le caractère exceptionnel de l’information. L’annonce par un premier ministre de sa démission à partir d’une capitale étrangère est un événement inédit, constituant une entorse exorbitante à la souveraineté du pays qu’il est censé diriger. Dans le contexte extrêmement troublé de la région, il s’agit d’un fait politique d'une gravité certaine, au plan formel bien sûr, mais surtout dans ce qu’il indique des intentions de l’Arabie Saoudite, acteur majeur de la régression et de la déstabilisation du monde arabo-musulman depuis le début des années 1970.

Car il ne fait guère de doute que la démission de Saad Hariri, dans une déclaration pleine d’acrimonie envers l’Iran, ait été imposée par celui qui détient aujourd’hui la réalité du pouvoir en Arabie Saoudite, c’est-à-dire le fils de l’actuel monarque et régent de fait : l’émir Mohamed Ben Salman. La succession des évènements qui ont précédé la déclaration du premier ministre en atteste. En effet, d’un point de vue strictement libanais, même si le degré de tension régionale est élevé, rien ne laissait présager cette annonce. Quelques jours auparavant, le même Hariri, à l’issue d’une audience accordée à un envoyé de Téhéran, se félicitait du rôle de l’Iran. Il semble que le chef de l’Etat libanais, le général Michel Aoun, n’ait pas été informé au préalable du départ de son premier ministre. En se soumettant publiquement à l’ukase des maîtres de Riyad, Saad Hariri affirme urbi et orbi la suzeraineté de l'Arabie Saoudite sur le Liban et, au-delà, sur un monde sunnite infiniment moins univoque que ne le voudraient les potentats saoudiens et leurs relais occidentaux.

Révision stratégique

Cette annonce survient deux jours après le limogeage de dignitaires occupant des fonctions importantes dans les appareils de sécurité et l’arrestation d’autres figures proéminentes du système saoudien Notamment, le très médiatique milliardaire Al Walid Ben Talal - lui-même petit fils de Riad El Solh, un des fondateurs du Liban moderne - très proche de Saad Hariri et intermédiaire de longue date avec les Israéliens. Ces actes lourds de sens sont la confirmation éclatante que le prince héritier Mohamed Ben Salman, véritable maire du palais, impose ses orientations pour reconquérir un ascendant régional mis à mal par les interventions syriennes de l'Iran et la Russie. Le prince héritier met en œuvre, très distinctement, la réorganisation de son pouvoir absolu en se confrontant frontalement aux structures du pays et à ses équilibres traditionnels. Sa marge de manœuvre est importante car il détient les clefs des coffres et, agissant au nom et pour le compte du roi affaibli mais nominalement régnant, il reste dans la légalité, ou de ce qui en tient lieu dans le modus vivendi de la monarchie saoudite.

Il apparaît ainsi que le Prince régnant affiche sa volonté de révision de la stratégie régionale saoudienne d’intervention indirecte, mise en œuvre depuis 2011. L’échec humiliant de cette stratégie, visible sur le terrain et dont les modalités illégales ont été publiquement reconnues par les dirigeants qataris, semble totalement consommé avec la consolidation du régime syrien et la reconstruction d’un Etat irakien sur lequel l’influence wahhabite est battue en brèche. De fait, même si Haider Al Abadi l’actuel premier ministre irakien (en poste depuis 2014) est perçu comme l’homme des américains plutôt que celui des iraniens, les structures d’Etat se reconstruisent dans une logique nationale. Le gouvernement de Bagdad a certes accepté les plans de reconstruction et d'investissement colossaux proposés par l’Arabie Saoudite mais il semble bien qu’au fil du rétablissement d’un Etat meurtri, les intérêts nationaux irakiens prévalent de plus en plus nettement sur les influences externes, idéologiques ou économiques.

L’échec wahhabite

L'échec saoudien en Irak et en Syrie, l'enlisement au Yémen, guerre atroce voulue par Mohamed Ben Salman, la dégradation des relations avec le Qatar et le rival turc sont autant d’éléments qui, ajoutés aux tensions internes à la famille royale, forment les ferments d'une évolution dangereusement incertaine. La défaite des rebelles syriens armés et financés par le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) est attribué à l’Iran via le Hezbollah tout comme la résistance yéménite serait le fait des insurgés Houthis, d’obédience chiite et donc réputés proches de Téhéran. Outre le pétrole, la cohésion du système wahhabite ne repose plus désormais que sur l’alliance avec les Etats-Unis et l’instrumentalisation d’un antagonisme confessionnel opposant chiisme et sunnisme réanimé par les saoudiens lors du renversement du régime du Chah en 1979.

Cette réorientation qui s’opère loin du regard des populations saoudiennes fait néanmoins l’objet d’une politique de communication active. Les déclarations de Mohamed Ben Salman sur une pseudo-modernisation de la gouvernance islamique, dont la fameuse permission de conduire des automobiles accordée aux saoudiennes - présentée comme une révolution copernicienne par nombre de médias occidentaux -s’apparentent à une manœuvre de diversion destinée à susciter la sympathie des occidentaux, une psy-op pour mieux reprendre la main au levant.

L’obsession iranienne de Riyad

Dans ce contexte où l’influence wahhabite est en net recul de Bagdad à Damas désormais beaucoup moins accessibles, le Liban demeure un terrain ouvert aux manœuvres étrangères. L’institutionnalisation du sectarisme religieux est un élément décisif dans la fragilisation des structures nationales de cet Etat. Le pays pourrait servir de base alternative pour les entreprises saoudo-israéliennes de recomposition ethnico-confessionnelles de la région et de containment de l'Iran. La défaite wahhabite en Irak et en Syrie, pays littéralement transformé par une très importante présence russe, propulse l'Iran au-devant de la scène et le mène à jouer un rôle régional de premier plan. Ce qui demeure tout à fait inacceptable pour les saoudiens et leurs alliés du CCG.

De la même façon, le maintien au pouvoir de Bashar El Assad et du régime Baathiste est absolument insupportable pour la monarchie saoudienne qui avait fait du départ du leader syrien un véritable leitmotiv, le mantra de sa politique étrangère. La frustration syrienne de Mohamed Ben Salman est alimentée par le dépit devant la résistance opiniâtre du peuple yéménite qui serait, selon la coalition golfique, directement soutenue par Téhéran. Le discours de démission de Hariri l’a clairement exposé : plus que jamais, le Hezbollah et l’Iran sont les ennemis existentiels de la monarchie saoudite.

Pour affronter ces puissants ennemis, les saoudiens comptent en effet sur l'appui de Donald Trump obsédé par l’Iran et sur Israël hanté par la puissance militaire croissante du Hezbollah, perçue comme une épée de Damoclès au-dessus de sa frontière septentrionale. Mais la tentation guerrière se heurte à un abîme d’incertitudes, l’implication éventuelle de la Russie dans l’hypothèse d’un conflit n’étant pas à rejeter d’emblée. D’autant que le déplacement du roi Salman à Moscou au début octobre 2017 n’a donné aucun résultat tangible, ni sur le plan des échanges ni sur celui de l’établissement de relations de confiance. Les russes ne changeront pas d’alliances et l’importance de leurs intérêts en Syrie en fait de la Russie un acteur central. Pour les saoudiens, tentés par l’intervention directe, il ne reste face au Hezbollah à l’Iran et, peut-être, à la Russie, que l’alliance militaire avec Israël sous couverture américaine. Dans une telle configuration, la confrontation ne change pas seulement de dimension, sa nature n’est plus la même…

Incertitudes

L’aventurisme de Mohamed Ben Salman, persuadé que la survie du Royaume saoudite passe par l’élimination de la menace iranienne et celle incarnée par le Hezbollah, présenté comme un simple instrument entre les mains de Téhéran, risque donc de provoquer des réactions en chaîne imprévisibles. Pour les Libanais qui gardent un souvenir amer d’une guerre civile pas si ancienne, les périls sont perceptibles, la possibilité de dérapages et de plongée dans l'inconnu est bien réelle. La situation du voisin syrien est un rappel permanent de la précarité politique dans un Moyen-Orient cible de toutes les manipulations impérialistes. La démission surprise de Saad Hariri, évènement déstabilisateur en soi, plonge donc très naturellement l’opinion libanaise dans une perplexité inquiète.

Pour diverses raisons, la présence d’une importante communauté chrétienne n’étant pas la moindre, le pays du Cèdre, Etat fragile, lourdement endetté, a été préservé jusqu’à ce jour des turbulences régionales par la volonté des puissances occidentales. Les capacités de la résistance, démontrées au cours de la guerre de l’été 2006 et qui se sont renforcées depuis, pèsent également dans la balance, les Occidentaux et les Israéliens n’étant pas disposés à s’engager aveuglément dans une conflagration généralisée dans la région.

Cette situation d’équilibre tendu ne serait-elle qu’un intérim sur le point d’être révoqué ? La parenthèse de non-violence serait-elle sur le point d’être refermée ? Le Liban serait-il voué à être sacrifié sur l’autel des stratégies saoudites ?

Il ne fait guère de doute que les objectifs réels ayant motivé la fin de mission brutale de Saad Hariri apparaitront assez clairement au fil des évènements et de la victoire plus que probable de Bashar El Assad et de son régime. Les réactions des forces politiques libanaises à cette démission restent mesurées et témoignent d’un sens des responsabilités à la hauteur des enjeux et des dangers. Tous les sympathisants de la cause palestinienne et de l’émancipation des peuples arabes partagent les préoccupations du peuple libanais. Les amis du Liban espèrent que le compromis politique et la raison supérieure des intérêts nationaux l’emportent sur les manœuvres des ennemis de la justice et de la paix.

 
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La guerre contre le Liban et la Palestine  
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