La gouvernance en mode Ouyahia: Tout sauf la réforme

par Abed Charef, Le Quotidien d'Oran, 5 décembre 2017

  La conjoncture politique, avec une présidentielle dans dix-huit mois, exclut toute innovation économique. Qui mieux que M. Ahmed Ouyahia pour incarner le refus de la réforme ?

Mais où est passée la task-force ? Qu'a-t-elle fait du fameux « nouveau modèle économique » qu'elle avait inspiré au gouvernement de M. Abdelmalek Sellal, lequel a tenté de le vendre aux Algériens entre l'été 2015 et le printemps 2017, alors que l'économie du pays plongeait vers l'inconnu ?

Où est passé Abderrahmane Benkhalfa ? Que sont devenus ses grands projets, la conformité fiscale et l'emprunt obligataire, supposés mobiliser l'argent informel pour pallier, au moins, partiellement, la chute des recettes de l'Etat ?

Toutes ces chimères se sont volatilisées en un clin d'œil, lorsque M. Sellal a été remercié, au profit de M. Abdelmadjid Tebboune, lequel a restauré une vieille tradition bureaucratique, dans la gestion de l'économie du pays.

Si la démarche de M. Sellal était à l'évidence trop légère pour tenir face à l'ampleur de la crise que subissait l'Algérie, celle de M. Tebboune, qui a pu faire illusion dans quelques cercles populistes, allait clairement à contresens de l'histoire. L'échec rapide de M. Tebboune n'était pas, seulement, inscrit dans le temps, il était aussi souhaité, pour que le pays arrête de vivre dans une nouvelle illusion, après celle que le gouvernement de M. Belaïd Abdessalam avait entretenue deux décennies auparavant, en pensant, lui aussi, arrêter le temps économique. Le résultat fut de pousser le pays vers la solution FMI.

Continuité

M. Ahmed Ouyahia a repris le flambeau. Par une méthode un peu différente : au lieu d'adapter l'économie du pays à des mécanismes modernes, il a préféré soumettre tous les mécanismes de la décision économique à sa volonté. Banque centrale, investissements, impôts, importations, tout doit lui obéir. Il veut disposer d'un tableau de bord devant lui, pour appuyer sur le bouton qui lui convient, au moment où il veut, sans prendre la mesure des conséquences de sa décision sur le reste de l'économie du pays.

La démarche de M. Ouyahia part d'un postulat simple : l'économie du pays traverse une zone de turbulences passagère, due à la chute de ses revenus extérieurs. Il suffirait de faire les accommodements nécessaires pour tenir jusqu'à la prochaine grande échéance politique, la présidentielle de 2019. D'ici là, la conjoncture peut se retourner favorablement, et éviter à l'Algérie les réformes douloureuses nécessaires. Ce que redoute Mabrouk Aïb, professeur à l'Ecole polytechnique et membre du collectif ‘Nabni'. Il considère cela comme « le plus grand risque » qui guette le pays, car avec ou sans la crise budgétaire, l'urgence est de réformer l'économie algérienne.

Mesures fragmentaires

Dans le détail, chacune des démarches initiées par MM. Sellal, Tebboune et Ouyahia peut contenir des éléments positifs. La trajectoire budgétaire, imaginée par la task-force, sous le gouvernement Sellal pouvait déboucher, à terme, sur une discipline budgétaire, nécessaire dans la gestion des affaires du pays. Maîtriser les importations dans un pays où les gaspillages et l'exportation illicite des devises ont pris une ampleur inquiétante pouvait, également, se justifier dans la démarche de M. Tebboune. Même la planche à billets, solution ultime imaginée par M. Ouyahia pour éviter un crash budgétaire, peut être défendable.

Mais aucune de ces démarches ne peut se suffire à elle-même. Elle peut, au mieux, constituer une séquence dans une démarche beaucoup plus élaborée, avec des pré-requis en amont, et un ensemble de mesures d'accompagnement en aval. Aucune de ces mesures ne peut constituer le point de départ d'une politique économique, car les maux de l'économie algérienne se situent ailleurs. Maîtriser le budget, contrôler, ou réduire les importations, éviter une impasse budgétaire, laisser glisser le dinar, sont des options peut-être nécessaires, mais il ne faut pas se tromper sur leur nature. Ce sont les conséquences de choix -ou de non choix- antérieurs, et ne peuvent, à ce titre, être considérées comme le pivot d'une politique économique.

L'innovation ?

Ce n'est pas le moment

Avec le gouvernement de M. Ouyahia, on retrouve une vieille règle selon laquelle plus il y a d'effets d'annonce, moins il y aura d'action. En plus de la conjoncture politique défavorable, avec une présidentielle en vue, M. Ouyahia n'est pas spécialement connu pour son innovation. C'est même l'un des ténors du statu quo. Du catalogue ‘Nabni' à sa disposition, et des recommandations du FMI et de la Banque Mondiale, il va peut-être puiser, mais il se contentera des mesures insignifiantes, en premier lieu celles sans impact social.

Avec lui, la réforme dans la gouvernance économique est inenvisageable. Pour une raison primaire : la réforme n'a de sens que si elle favorise la libération des acteurs économiques, alors que la vision de M. Ouyahia va, précisément, dans l'autre sens. Il est l'incarnation caricaturale du pouvoir algérien, qui a horreur de l'autonomie des acteurs politiques, économiques et sociaux. Plutôt que pousser les entreprises à aller sur le marché, quitte à leur donner un coup de pouce, il préfère se lancer dans la création monétaire pour, espère-t-il, garder la main.

Il touchera peu aux subventions. Par contre, la création monétaire, dont l'effet à long terme ne peut éviter une érosion du pouvoir d'achat, ne lui fait pas peur. Parce l'effet est moins frontal, et parce que c'est lui qui commande la planche à billets. La création monétaire est, ainsi, annoncée à hauteur de 1.800 milliards de dinars, autour de 15 milliards de dollars en 2018. Pas loin du montant des subventions. La task-force n'avait pas prévu de tels développements.

 
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