Vingt ans après, des généraux de la dictature militaire argentine inculpés pour leurs crimes

Un signal fort en direction des généraux de la dictature algérienne d’aujourd’hui

Algeria-Watch, 13 juillet 2004

On lira ci-après un article très impressionnant du grand quotidien argentin Pagina 12, en date du 13 juillet 2004 : suite aux plaintes de familles des victimes de l’“Opération Condor” (coordination des dictatures latino-américaines du Cône Sud de 1976 au début des années 1980, pour traquer et éliminer leurs oppsants), deux ministres de la junte militaire argentine de l’époque, les généraux Eduardo Albano Harguindeguy (ex-ministre de l’Intérieur) et Ramón Genaro Díaz Bessone (ex-ministre du Plan) ont été inculpé le 12 juillet 2004 par la justice argentine, ainsi que trente autres militaires impliqués dans l’Opération Condor. Plus de vingt ans après leurs crimes, les responsables d’une dictature militaire qui aura été l’un des “modèles” du régime algérien d’aujourd’hui sont rattrapés par la justices. A quand le tour des généraux “janviéristes” algériens?

Il faut le souligner avec force: si ces inculpations, venant après d’autres, ont été rendues possibles, c’est principalement à cause de l’obstination et du courage des familles de victimes, tout particulièrement des “Mères de la place de Mai”, mères et grand-mères de “disparus”. Elles n’ont jamais baissé les bras et ont maintenu leur mobilisation face à tous les gouvernements qui, après la fin de la dictature argentine en 1983, n’ont eu de cesse de multiplier les amnisties des généraux criminels et de faire obstacle à la vérité et à la justice. Grâce à cette mobilisation, et à celle des militants des droits de l’homme qui l’ont soutenue en Argentine et dans le monde, une poignée de magistrats intègres a trouvé, bien des années après, les moyens d’agir, avec le résultat spectaculaire d’aujourd’hui.

Cette nouvelle doit être vue comme un formidable encouragement pour les familles de victimes de la dictature algérienne depuis 1992, qui continuent aujourd’hui à se battre dans une adversité et un isolement terribles. Même si le 11 septembre et ses séquelles ont porté un rude coup au droit international humanitaire, il ne faut pas oublier en effet que ce droit international a connu de grands progrès depuis les années 1980, quand les familles de victimes latino-américaines se battaient dans un isolement encore plus grand. Aujourd’hui, les ONG internationales de défense des droits de l’homme, comme Human Rights Watch, Amnesty International ou la FIDH, ont un poids nettement plus fort sur la scène internationale et, surtout, il existe des dispositifs juridiques nouveaux (comme les possibilités d’action devant des tribunaux étrangers au titre de la “compétence universelle”).

C’est ce qui permet d’espérer que les familles des dizaines de milliers de victimes de la “machine de mort” des généraux algériens, toujours en place à ce jour, n’auront pas à attendre vingt ans pour que la vérité soit faite et la justice rendue. Certes, beaucoup de facteurs peuvent inciter aujourd’hui au découragement. Mais ce “signal fort” venu d’Argentine doit montrer à tous ceux qui soutiennent le combat des familles que ce découragement n’est pas de mise: malgré les obstacles, l’obstination dans la recherche des responsabilités finit toujours par l’emporter.

" Pour en savoir plus sur l’Opération Condor et ses suites juidiciaires, on pourra notamment se reporter :

- à l’extraordinaire documentaire de la journaliste française Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l’école française, qui sera rediffusé le 8 septembre 2004 sur la chaîne télévisée franco-allemande Arte (et sera ensuite diffusé en salles et disponible en DVD) ;

- au livre sur le même thème, beaucoup plus détaillé, également intitulé Escadrons de la mort, l’école française, de la même Marie-Monique Robin, à paraître le 2 septembre 2004 aux Éditions La Découverte (livre qui apporte d’étonnantes révélations sur la guerre d’indépendance algérienne, notamment sur le comportement de certains dirigeants du FLN, arrêtés au cours de la " bataille d’Alger " ; et qui montre aussi tout ce que la " sale guerre " des généraux algériens d’aujourd’hui doit aux théoriciens militaires français de la " guerre révolutionnaire " et à leurs émules argentins et chiliens du " Plan Condor ") ;

- au livre du journaliste américain John Dinges, The Condor Years. How Pinochet and his Allies Brought Terrorism to Three Continents, The New Press, New York, 2004 (traduction française à paraître en janvier 2005 aux Éditions La Découverte). "

Merci aux internautes qui ont pris le temps de traduire l'article ci-dessous en français.

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Deux ex-ministres de la dictature arrêtés pour leur participation à la répression dans le Cône Sud

par Adriana Meyer, Pagina/12, 13 juillet 2004

L’instruction de la plainte relative au « Plan Condor » vient d’être relancée. Le Premier ministre de l’Intérieur de la dictature, le général en retraite Eduardo Albano Harguindeguy, s’est présenté [hier] devant les tribunaux fédéraux de Retiro. Sans les gardes du corps qui l’accompagnaient quand il occupait le portefeuille politique de la première junte militaire ; il a refusé de déposer et il a été assigné à résidence à son domicile, dans le cadre de l’instruction en cours portant sur la coordination répressive dans le Cône Sud organisée par les dictatures de l’Argentine, du Paraguay, de l’Uruguay, du Chili et de la Bolivie [à partir de 1976].
Le juge fédéral Jorge Urso a ordonné la mise en détention de trente-deux militaires et hier, quatre autres de ces inculpés se sont présentés [devant lui], parmi lesquels l’ex-ministre du Plan de la dictature et ex-président du Cercle militaire, le général à la retraite Ramon Genaro Diaz Bessone. Tous ont également refusé d’être interrogés et ils sont rentrés à leur domicile, où ils sont désormais assignés en « détention domiciliaire », en arguant de diverses maladies et du fait qu’ils ont plus de soixante-dix ans. Pagina/12 a appris que Harguindeguy a présenté un certificat médical attestant qu’il souffrait de « dépression ».
Au cours des dernières semaines, au Palais du Gouvernement, les nouvelles provenant de Tribunaux n’étaient pas bonnes — comme la demande d’une déposition du président Néstor Kirchner suite à sa dénonciation d’un prétendu complot. Mais hier, la bonne humeur était de mise : « Tant que nous serons au gouvernement, aucun de ceux-là ne restera en liberté », s’est félicitée une source officielle de haut rang.
Il y a deux semaines, Pagina/12 a révélé que les représentants des familles des victimes qui sont parties civiles dans cette affaire avaient sollicité cette mesure de détention non seulement pour Harguindeguy mais aussi pour [les généraux] Guillermo « Pajarito » Suarez Mason, Santiago Riveros, Luciano Benjamin Menéndez et Antonio Bussi. Ils ont fait valoir que les ex-chefs d’État des pays membres de l’Opération Condor, comme Jorge Videla, Augusto Pinochet et Alfredo Stroessner, ne sont pas les seuls responsables. C’est pourquoi ils ont proposé à Urso d’augmenter le nombre de militaires mis en cause, et la décision signée hier par le magistrat va dans ce sens. « Harguindeguy était responsable de la sécurité des exilés et réfugiés politiques qui ont été victimes de l’exécution du plan », a rappelé à Pagina/12 Me Alberto Pedroncini, l’un des avocats des parties civiles.
Harguindeguy a été le ministre politique de la junte [militaire] composée [du général] Jorge Videla, [de l’amiral] Emilio Massera et [du brigadier] Orlando Agosti, qui a pris le pouvoir après le coup d’État du 24 mars 1976, et jusque-là, il n’avait jamais été mis en détention pour des violations des droits humains. [En septembre 2003], le procureur Miguel Osorio avait demandé, en vain, son emprisonnement suite à ses déclarations à la journaliste française Marie-Monique Robin où il défendait le terrorisme d’État. Hier matin, il s’est présenté seul devant le juge Urso, refusant de déposer et prétendant souffrir de « dépression », comme nous l’a révélé une source judiciaire. Se sont également présentés les généraux en retraite Hugo Pascarelli et Leopoldo Flores, ainsi que le colonel Eduardo Delio. D’autres devraient comparaître aujourd’hui : les généraux en retraite José Vaquero, Fausto Gonzalez, José Villareal, Juan Pablo Saa, Eugenio Guañabens Perello et les colonels Carlos Tragant et Carlos Landoni. « C’est une étape fondamentale : l’instruction entre dans une phase active et on se rapproche d’un procès », s’est félicité Me Pedroncini.
C’est en septembre 1999 qu’un groupe d’avocats dirigé par Mes David Baigun et Pedroncini avait déposé plainte au nom de cinq parents de victimes disparues du fait du plan Condor. Un des plaignants est l’institutrice uruguayenne Sara Méndez, qui avait été séquestrée dans le centre [de détention clandestine et de torture] Automotores Orletti. Elle avait été torturée avec un sac de nylon sur la tête et des chaînes en présence de son bébé, Simon. Elle fut séparée de son fils et elle n’a jamais pu depuis le retrouver.
La plainte avait pour objectif de faire instruire, outre la privation illégale de la liberté, la constitution d’une association illicite responsable de disparitions forcées de personnes, homicides et tortures, dans le cadre de l’Opération Condor, en Argentine, Bolivie, Paraguay, Chili et Uruguay. Au départ, ont été mis en cause les chefs d’État à la tête des gouvernements militaires de ces pays, qui organisèrent ce plan de persécution des communautés de réfugiés politiques originaires de chacun des « États membres » et présents sur le territoire des autres.
En avril 2002, la Chambre fédérale [chambre d’accusation] de Buenos Aires a ratifié la décision de mise en détention préventive de l’ex-dictateur Jorge Rafael Videla et a confirmé les mandats d’arrêt internationaux lancés contre [les généraux chiliens] Augusto Pinochet et Manuel Contreras, ex-chef de la DINA (la police secrète chilienne), Pedro Espinoza, autre haut fonctionnaire de la DINA, le dictateur paraguayen Alfredo Stroessner et les militaires uruguayens qui avaient opéré dans le centre clandestin de détention Automotores Orletti. Les magistrats de la Chambre ont décidé que l’enquête devait être étendue « à la totalité du territoire où s’est déroulée cette entreprise criminelle » et à « tous les niveaux de commandement et d’exécution », c’est-à-dire aux auteurs matériels et à tous leurs complices.
L’interrogatoire de l’inculpé Harguindeguy a été sollicité parce que le ministère de l’Intérieur, qu’il a dirigé, avait à sa charge la protection de la liberté et de la vie des personnes, et dans le cas de l’Opération Condor, la protection du droit d’asile en territoire argentin des victimes de la répression politique dans les pays limitrophes. Les témoignages du sénateur uruguayen Rafaël Michelini — fils du sénateur Zelmar Michelini, assassiné à Buenos Aires [en 1973] — et de Bernabela Herrera, représentante du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), ont appuyé cette démarche juridique. En outre, le ministère de l’Intérieur avait alors pour fonction de répondre aux magistrats chargés d’instruire les demandes d’habeas corpus en faveur de personnes disparues, demandes qui ont toujours reçu une réponse négative.
Harguindeguy a été ministre de l’Intérieur à l’époque où se sont mises en place les étapes fondamentales de l’Opération Condor. Et au moment où le gouvernement militaire niait publiquement l’existence de disparus, il a même diffusé des « Instructions sur la procédure à suivre avec des mineurs, fils de dirigeants politiques ou syndicaux dont les enfants sont détenus ou disparus ».
Le juge Urso a étendu la demande d’auditions dans cette affaire [au général] Videla le 23 juillet [prochain], et pour les 16 et 19 juillet, il a cité les ex-généraux Carlos Suarez Mason, Juan Bautista Sasiaiñ, Santiago Omar Riveros, Cristino Nicolaides et l’amiral Antonio Vañek, tous actuellement détenus pour d’autres affaires. Le 21 juillet, ce sera le tour de l’ex-chef du IIIe corps d’armée, le général Luciano Benjamin Menéndez, actuellement en détention domiciliaire à Cordoba, sous contrôle du tribunal fédéral. L’ex-gouverneur de [la province de] Tucuman, [le général] Antonio Domingo Bussi, est lui aussi en arrestation domiciliaire dans cette province, et il doit être transféré à Buenos Aires le 22 juillet.
Autre affaire : le tortionnaire Juan Lorenzo Barrionuevo, alias « Jeringa » (seringue), devra quant à lui rester en détention, selon une décision prononcée hier par la deuxième section de la Chambre fédérale. Les magistrats Horacio Cattani, Eduardo Luraschi et Martin Irurzun ont rejeté la demande d’élargissement présentée par son avocat dans l’affaire où il est inculpé pour des violations des droits humains commises pendant la dictature à l’École de mécanique de la marine (ESMA, [l’un des principaux centre de détention illégale et de torture]), où il était infirmier. Barrionuevo avait été élu député en Terre du Feu, mais le Parlement provincial lui a retiré son immunité quand la Justice fédérale a décidé de le placer en détention pour son rôle dans le terrorisme d’État. Jeringa a d’abord été détenu pour « détention illégale et sévices » et il a été jugé à ce titre, mais il a ensuite été mis en cause pour de nouveaux faits et le juge Sergio Torres doit encore statuer sur ce point. Vu la « gravité des faits allégués », a indiqué la Chambre, ils doivent être « qualifiés de crimes contre l’humanité ». « On peut supposer que s’il était mis en liberté » dans cette affaire et avec des faits encore irrésolus, ont indiqué les juges, « l’inculpé tentera d’échapper à la justice ». C’est pourquoi ils ont décidé « de ne pas accorder l’élargissement, sous aucun type de caution ».

 

 
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