ÉRADICATION DES BIDONVILLES DANS LA CAPITALE SUIVIE DE VIOLENCE DANS LES SITES D’ACCUEIL

«Les autorités se contentent de l’effet d’annonce et occultent l’aspect social»

Le Soir d'Algérie, 18 octobre 2016

«Dans ce programme d’éradication des bidonvilles dans la wilaya d’Alger, les autorités se contentent de l’effet d’annonce en direction de l’opinion publique régionale ou internationale pour leur dire qu’Alger est la première capitale africaine sans bidonville. Malheureusement, ces autorités occultent l’aspect social dans ce programme. D’où la violence quasi systématique dans chaque site d’accueil. Au site de Mouatsa, le wali d’Alger s’est déplacé le premier jour du déménagement, il a pris des photos devant l’immense portrait de Bouteflika. Puis plus rien. Les nouveaux arrivants ont été abandonnés à eux-mêmes.»
C’est Yacine, 26 ans, master en psychologie qui parle ainsi. Yacine habite l’agglomération de Mouatsa dans la commune de Rouïba (est d’Alger) qui a accueilli depuis le 4 juin 2016, 550 familles venant de l’immense bidonville d’El Kerrouche à l’est de la commune de Réghaia (est d’Alger) site appelé ironiquement Dallas. Les nouveaux arrivants, précédés des a priori voire d’anathèmes se sont affrontés vendredi et samedi avec les anciens habitants de Mouatsa à coups de pierres et barres de fer. La situation a failli tourner au drame. Ce lundi, certains habitants nous ont fait part d’un jeune gravement blessé qui s’est vu poser une trentaine de points de suture et 3 policiers également blessés. Par ailleurs, dimanche matin, les anciens habitants de Mouatsa ont fermé la voie express (ex-RN5) au niveau de Sbaât, ce qui a créé un immense embouteillage. Lundi vers 8 heures du matin, plusieurs policiers ont été postés à l’entrée de la nouvelle cité. Les deux premiers habitants — deux hommes dépassant la cinquantaine — que nous rencontrons (des anciens du bidonville) nous ont dressé un tableau noir des relations entre les deux quartiers. «Certains anciens habitants de Mouatsa pensent que nous sommes des monstres. Ils nous accusent de tous les maux. Notre venue leur a déplu. Ils ne savent pas que dans chaque famille venant du bidonville, il y a des universitaires. Mes trois fils sont tous des universitaires.» Son compagnon ajoute. «Il se dit que ces gens sont allés voir les directeurs de l’école primaire et du CEM pour exiger d’eux que nos enfants soient séparés des leurs.» Nous insistons sur cette question. Notre interlocuteur, un père de 9 enfants, est devenu moins sûr. La question a été posée plus tard à Yacine.
Nos enfants saluent le même drapeau à l’école
«C’est faux. Les parents d’élèves sont effectivement partis voir les deux responsables des établissements scolaires pour exiger une solution à la surcharge des classes des deux écoles. Nous avons en effet relevé 40 élèves par classe. Les gens qui parlent ainsi oublient que nos enfants et leurs enfants saluent le même drapeau. » Ecoutons-le au sujet de la venue des nouveaux voisins. «A leur arrivée nous les avons aidés à décharger leurs affaires. De plus, l’imam de la mosquée leur a souhaité la bienvenue.» Pour les amis de Yacine, depuis l’arrivée, des nouveaux résidents, les actes de violence, les agressions et les vols ont augmenté. «Lorsque nous leur disons qu’il est urgent d’y mettre fin, ils nous rétorquaient à chaque fois que les délinquants viennent d’ailleurs.» «Les personnes qui nous accusent de tous les maux ne vivent pas avec nous pour décider si nous sommes bons ou mauvais. En réalité, nous souffrons de préjugés.» Affirme de son côté Hamid Hassani, 47 ans.
Les pirates de la route habitaient El Kerrouche
Effectivement, il n’était pas bon de donner El Kerrouche (ou Dallas) comme adresse personnelle. Le bidonville en question n’avait pas bonne presse. On s’en souvient il y a quelques années, la presse rapportait presque quotidiennement des hordes de pirates de la route qui s’attaquaient, en plein jour, aux automobilistes coincés au sinistre barrage de Réghaïa ou ceux de passage sur la route de Boudouaou (w de Boumerdès), sortaient de ce bidonville. On a même vu des groupes de bandits s’attaquer aux voyageurs des bus. «C’est un bidonville implanté dans un espace ouvert aux quatre vents. N’importe quel quidam pouvait y entrer ou sortir. Les pirates de la route n’étaient pas du bidonville. Rappelez-vous durant toute la décennie noire jamais aucun terroriste n’a été arrêté.» Répondent les deux hommes cités plus haut à notre rappel sur les attaques des pirates de la route. Le bidonville d’El Kerrouche a pris de l’extension au début des années 1990. Souvent avec la complicité des élus de la comme de Réghaïa qui se constituaient ainsi un réservoir de voix. En 2008, lorsque nous y pénétrâmes au cœur de ce bidonville pour y réaliser un reportage, bon nombre de personnes nous avaient traités de fous. Nous n’y avons rencontré aucune hostilité. Mais les personnes que nous avions rencontrées nous ont parlé de familles venues des Hauts Plateaux du centre du pays fuyant le terrorisme, des sorcières (guezanates), de prostituées, de commerçants à la sauvette, de petits trafiquants et de voleurs à la tire qui sévissaient entre Réghaïa et Rouiba. En fait, le transfert des occupants de ce quartier précaire ne résout pas les problèmes sociaux que rencontrent les désormais anciens habitants d’El Kerrouche, il ne fait que reporter leur éclatement. Comment en effet vivra une famille de 11 personnes dans un F3 sans subir les retombées de la promiscuité ? «Dans le bidonville, j’avais un F5, pour 11 personnes dont 3 jeunes femmes. Les mêmes personnes occupent maintenant un F3.» S’inquiète un chef de famille.
Abachi L.

 
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Dégradation de la situation sociale  
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