Ce que cache la baisse du chômage

El Watan, 12 août 2016

Il y aurait moins de chômeurs en Algérie, selon les dernières statistiques officielles. Pourtant, tout indique que le pays est en crise. Vraie tendance ou faux espoir, El Watan Week- End tente de décrypter les chiffres.

Dans une conjoncture socioéconomique difficile et en dépit d’un climat d’austérité, le taux de chômage affiche paradoxalement une tendance baissière selon les derniers chiffres de l’Office national des statistiques (ONS).

Le taux annoncé de 9,9% pour la période couverte (avril 2016) intervient quelques mois après le dernier chiffre communiqué, celui de 11,2% à la fin de septembre 2015. Pour avoir une idée sur cette performance exceptionnelle, on peut souligner qu’il aura fallu à peine huit mois au gouvernement pour faire baisser le chômage de 1,3 point de pourcentage dans une période de crise économique, de baisse des recettes et de ralentissement de l’activité économique. Il lui en avait fallu 4 ans pour réaliser le même exploit entre 2008 et 2011 quand les indicateurs économiques étaient au rouge, que les prix du pétrole carburaient et que le budget de l’Etat arrosait toute la sphère économique. Ce nouveau taux est-il plausible ? «Pas du tout», répond Mohamed Achir, enseignant-chercheur à l’université de Tizi Ouzou.

«Il y a une réduction sensible des cahiers de charges et des projets publics dans le BTPH et une stagnation dans le secteur industriel, plus le gel des pré-emplois. Il suffit de constater qu’il y a eu 970 000 candidats lors du dernier concours de l’Education nationale pour 28 000 postes.» «Je pense que les chiffres publiés par l’ONS ne sont pas répertoriés par activité et branche économique, ce qui laisse le flou sur la réalité des emplois créés.» Car la crise est bien là et d’ailleurs les chiffres de l’ONS ne la dissimulent pas.

Le nombre de chômeurs victimes de la cessation d’activité de leur entreprise et passé de 70 000 à 75 000 entre septembre 2015 et avril 2016 et celui de ceux issus des administrations est passé de 110 000 à 113 000. Le plus édifiant reste cependant les chiffres relatifs au chômage de courte durée. Si la part des chômeurs de longue durée (un an et plus) a baissé de 81% à 56%, celle des personnes au chômage depuis moins d’un an a plus que doublé, passant de 90 000 en septembre 2015 à 191 000 en avril 2016. Sa part dans le nombre total des chômeurs est ainsi passée de moins 20% à plus de 40%. Le taux de chômage global a beau baisser, la précarité, elle, s’installe.

«Tendance saisonnière»

Pour Saïb Musette, directeur de recherche au CREAD, il s’agit d’une baisse «limitée dans le temps. Il y a eu appel à la main-d’œuvre saisonnière, ce qui a conduit à la baisse.» Celle-ci s’explique par «une création de beaucoup d’emplois non permanents, mais on se demande s’ils vont perdurer ou disparaître», s’interroge le sociologue.

Le nombre de salariés non permanents a augmenté de plus de 260 000 en huit mois, tandis que les emplois permanents se perdent avec près de 70 000 en moins sur la même période. «La baisse de l’emploi permanent est inquiétante. Cela risque de s’aggraver, car il y a très peu de recrutements dans le public. Il risque d’y avoir une nouvelle baisse de ces emplois.» Comment, dans ces conditions, expliquer les chiffres de l’ONS revendiquant plus de 300 000 nouvelles créations d’emploi? «On a comptabilisé les emplois précaires, les CDD dans le filet social et les inscriptions dans les registres du commerce», commente Mohamed Achir, perplexe.

Et il n’est pas le seul. L’économiste Ferhat Aït Ali trouve «fantaisiste en pleine dépression de créer 300 000 emplois». De plus, «c’est le fruit d’une enquête sur un échantillonnage de 115 000 personnes et non de données émanant d’organismes officiels.» Selon lui, «dans un pays où le gouvernement déclare que l’informel prend 50% des transactions économiques, déclarer une sorte de plein emploi avec des taux à faire pâlir d’envie les pays nordiques est pour le moins cocasse, à moins de considérer que ce même secteur informel est créateur d’emplois à l’actif de l’Etat.»

Le boom du commerce

Les chiffres laissent dubitatifs, au point où l’on se demande s’ils n’ont pas été gonflés. Ferhat Aït Ali pense que non et avance l’idée «d’une lecture biaisée de l’enquête qui a fait passer des créations de commerces pour des emplois». Car le secteur du commerce et des services est celui qui a le plus bénéficié de cette conjoncture, semble-t-il. «Je trouve que 200 000 emplois dans le commerce et services, même si le chiffre est le fruit d’un sondage, c’est inquiétant au moment où le commerce est appelé à péricliter faute de produits et de clients par effet de la dévaluation dinar», soutient l’expert.

Selon l’ONS, le secteur du commerce et services comptabilise 194 000 nouveaux emplois créés entre septembre et avril, soit 5 fois plus que dans le BTP et l’industrie et 6 fois plus que dans l’agriculture. Pour Hadj Tahar Boulenouar, président de l’Association nationale des commerçants et artisans (ANCA), «il y a une part de vérité dans ces chiffres, car beaucoup de chômeurs ont perdu l’espoir de trouver un emploi dans le secteur public avec la crise, les rumeurs de fermeture d’entreprises et de compression d’effectifs».

Selon l’ONS, la proportion de chômeurs qui pensent qu’il n’y a pas d’emploi a augmenté de 18,5% à plus de 22% en huit mois. Un scepticisme qui touche plus de 95 000 chômeurs. La solution de rechange est «de créer son propre emploi, lancer de petits commerces qui ne demandent pas beaucoup d’argent avec l’aide de partenaires, amis, famille ou voisins».

Evidemment, «certains prospèrent, d’autres ferment ou alors changent d’activité.» Mais si le commerce est porteur, que dire du bâtiment qui, lui, n’a pas échappé à la crise. Selon l’ONS, il aurait créé 37 000 nouveaux emplois durant la période considérée. Un chiffre relativisé. Mouloud Kheloufi, président d’une association patronale dans le domaine du BTP, affirme qu’«il n’y a pas eu de création d’emplois. Il y a une forte baisse d’activité du fait de l’écroulement de la commande publique».

Conséquence, les entreprises sont en train de survivre et d’essayer de «stabiliser l’emploi». Si préserver les emplois existants est déjà compliqué, comment parler alors de création de nouveaux emplois, d’autant que le secteur du bâtiment figure parmi les premiers secteurs à avoir subi la crise. L’annulation, le report et la mise en stand-by de nombreux projets publics a totalement mis à genoux certaines entreprises. Des patrons parlent même de mise en chômage technique de leurs employés, en attendant une amélioration de la situation. «Peut-être vers le mois d’octobre ou novembre de cette année», nous dit-on.

L’effet régularisation

En dépit de la morosité ambiante, il y a bien une chose qui pourrait expliquer en partie le chiffre en hausse de la population occupée dans le secteur du BTP, c’est «le recours massif à la régularisation des travailleurs auprès des caisses de sécurité sociale», explique Mouloud Kheloufi. «Les employeurs ont bénéficié d’une annulation des pénalités, ils ont donc régularisé massivement.» Pas de chiffres à l’appui, mais les statistiques de l’ONS montrent bien que le nombre de travailleurs affiliés à la Sécurité sociale a augmenté durant les huit mois de 349 000 personnes, alors que le nombre des non-affiliés a baissé de 49 000.

La loi de finances complémentaire 2015 avait introduit un certain nombre de mesures visant notamment la régularisation des salariés non déclarés et l’augmentation du nombre des cotisants. A la fin du premier trimestre 2016, plus de 87 000 employeurs avaient bénéficié dans ce cadre de l’annulation des majorations et pénalités de retard suite au versement de leurs cotisations principales auprès de la Caisse nationale des assurances sociales des travailleurs salariés (CNAS).

Dans le bilan provisoire communiqué au cours du premier trimestre 2016, il ressort que plus de 7000 salariés ont été déclarés à la CNAS et ont pu bénéficier d’une couverture sociale suite aux mesures de la LFC. De même, plus de 8500 personnes qui activaient dans l’informel ont régularisé leur situation à travers leur affiliation volontaire. Le ministre du Travail et de la Sécurité sociale a même indiqué que le nombre des salariés déclarés au cours du premier trimestre 2016 représente 80% des effectifs déclarés durant tout l’exercice 2015. Mais «une régularisation n’est pas une création réelle avec de la valeur ajoutée, mais la production d’un chiffre», estime Mohamed Achir.

Rien n’indique en tout cas que les nouvelles régularisations ont contribué à renflouer la masse de la population occupée. Quoi qu’il en soit, les chiffres du chômage n’ont pas fini de faire polémique. Mais il faudra, selon Saïb Musette «voir le glissement annuel pour connaître véritablement la tendance.»

Ce qui a changé en huit mois :

301 000 : la proportion de la population occupée en plus
139 000 : le nombre de chômeurs en baisse
267 000 : le nombre de salariés non permanents en plus
69 000 : le nombre de salariés permanents en moins
349 000 : le nombre supplémentaire de travailleurs affiliés

 
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