Algérie-France: Affaires et sécurité au menu

par Ghania Oukazi, Le Quotidien d'Oran, 11 novembre 2017

  La tenue demain, dimanche, à Alger de la 4ème session du Comité mixte algéro-français (COMEFA) et de la 3ème session du Dialogue stratégique entre les deux pays, coïncide avec un terrifiant bruit de bottes dans les pays du Golfe et le Moyen-Orient.

Qualifiées d' «importantes», ces deux réunions seront coprésidées par Abdelkader Messahel et son homologue français, Jean-Yves Le Drian. La réunion du COMEFA (Comité mixte algéro-français) verra du côté algérien la présence de Youcef Yousfi, ministre algérien de l'Industrie et des Mines et Bruno Le Maire, ministre français de l'Economie et des Finances.

«Les deux délégations se pencheront, essentiellement, sur l'examen de l'état du partenariat économique bilatéral et les perspectives de son élargissement et de sa densification», lit-on dans «la dépêche» du MAE. Il est fait état de «projets prometteurs en matière de coopération industrielle et de promotion des exportations des produits algériens, notamment agricoles, (qui) devraient être finalisés à cette occasion». Les deux délégations discuteront aussi «des questions inhérentes à la coopération multisectorielle et à l'investissement». L'on avance la signature de 8 ou 9 accords à cette occasion.

«Les sujets inhérents aux relations algéro-françaises d'ensemble et aux questions régionales et internationales d'intérêt commun feront également l'objet d'échanges entre les deux délégations», indique encore le MAE.

Dans l'après-midi de la même journée, Messahel et Le Drian présideront les travaux de la troisième session du Dialogue stratégique algéro-français. «Il s'agit d'un cadre de concertation informel qui permet aux deux parties de confronter leurs analyses et d'échanger les informations se rapportant aux défis et problématiques sécuritaires, notamment l'évolution de la menace terroriste», dit la dépêche du MAE. La réunion de la 3ème session du Dialogue stratégique sera, fait savoir le MAE, élargie «aux représentants des institutions des deux pays en charge de la lutte contre le terrorisme et le crime organisé», est-il précisé. Ils évalueront ensemble «les mécanismes de concertations mis en place et examineront l'état de la coopération en matière sécuritaire et les moyens à même de renforcer les capacités à faire face, ensemble, aux menaces sécuritaires multiples».

De nouveaux responsables pour un ancien dialogue

Les crises en Libye et au Mali seront, en évidence, au cœur des discussions entre les deux délégations. Pas seulement. Pour rappel, la 3ème session du COMEFA a eu lieu le 26 octobre 2015 à Paris. Elle a été présidée par Ramtane Lamamra, alors ministre d'Etat, des Affaires étrangères et de la Coopération internationale et son homologue français, Laurent Fabius. A leurs côtés, il y a avait Abdesselem Bouchouareb, ministre de l'Industrie et des Mines et Emmanuel Macron, ministre de l'Economie, de l'Industrie et du Numérique. Lamamra et Bouchouareb avaient été reçus à l'Elysée par François Hollande alors président de la République.

Depuis, bien des choses ont changé. Sellal, Lamamra et Bouchoureb ne sont plus de service au gouvernement. Macron est devenu depuis mai dernier président de la République Française en remplacement de Hollande et s'est déplacé au Maroc un mois après, son premier voyage officiel dans la région.

Bien qu'il soit avancé que les relations économiques entre les deux pays seront passées en revue pour être renforcées et consolidées, reste que la France continuera (tout autant que les Etats-Unis) à forcer la main à l'Algérie pour la convaincre de remettre de l'ordre en Libye et dans la bande sahélo-sahélienne.

Le ministre français de l'Intérieur, Gérard Collomb a bien résumé jeudi dernier ce que veut la France de l'Algérie prioritairement. Il a en effet déclaré en marge de la cérémonie du 1er-Novembre organisée par l'ambassade d'Algérie à Paris que «je pense qu'il faut une coopération entre la France et l'Algérie pour régler les problèmes du tour de la Méditerranée et même de l'Afrique sub-sahélienne, nous devons ensemble porter les mêmes combats, relever les mêmes défis, nous devrions faire à l'avenir, à nouveau, un espace de paix de cette Méditerranée. Pour cela, nous avons besoin de l'engagement de nos deux pays». Jean-Yves Le Drian précisera certainement davantage les choses dans ce sens lorsqu'il viendra à Alger demain. «J'en viens au voisinage immédiat de la France. On ne peut laisser perdurer l'instabilité qui prévaut en Libye et les menaces qui en résultent pour les voisins de la Libye, mais aussi pour l'Europe», a-t-il déclaré dans une conférence de presse en marge de la 72ème session de l'AG des Nations unies tenue à New York le 18 septembre dernier. Il viendra à n'en pas douter avec un agenda sur des points prioritaires autres qu'économiques qui pourront, eux, encore attendre.

De nouvelles urgences sécuritaires

Parce qu'à ces urgences et à l'ampleur de la propagation du terrorisme dans ces pays et dans la région, s'ajoutent celles toutes aussi complexes survenues un peu plus loin il y a à peine quelques jours mais qui semblent avoir bien maturé depuis l'arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche.

La détérioration sécuritaire en Arabie saoudite et ses menaces envers l'Iran, la crise politique au Liban, l'embrassement au Yémen, le pourrissement en Syrie et en Irak, le dossier kurde, obligent la France à se mettre bien au devant de la scène internationale pour s'imposer comme interlocuteur incontournable dans la recherche de solutions qui préservent ses intérêts à l'instar de ceux des grandes puissances. Comme Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron active foncièrement pour. Après sa visite aux Emirats arabes unis, le président français a atterri en Arabie saoudite, jeudi dernier. Il entend bien faire entendre sa voix pour qu'elle soit comptée avec celle du gendarme du monde, le président américain, dont les revirements, les retournements, les injonctions, les complots, les agressions et les menaces ont provoqué les pires tensions dans la région du Golfe et ailleurs.

«J'ai entendu des positions très dures exprimées par l'Arabie saoudite vis-à-vis de l'Iran, qui ne sont pas conformes à ce que je pense», a déclaré récemment Emmanuel Macron dans sa conférence de presse à Dubaï, aux Emirats arabes unis. «Il me semble primordial de travailler avec l'Arabie saoudite sur la stabilité régionale compte tenu des relations bilatérales étroites que nous entretenons», a-t-il ajouté. Le président français s'est d'ores et déjà prononcé sur la faisabilité de l'accord sur le nucléaire après la volte-face des Etats-Unis et la menace de Trump de le faire annuler. Il pense que cet accord «doit être préservé» mais «complété avec deux piliers, une négociation sur l'activité balistique de l'Iran, avec des sanctions si besoin, et une discussion stratégique encadrant l'hégémonie iranienne dans toute la région».

Demain, durant la 3ème session du Dialogue stratégique algéro-français, ces questions devront en principe être abordées avec insistance. L'Algérie, faut-il le noter, entretient de bonnes relations avec l'Iran tout autant qu'avec l'Arabie saoudite. Dans la crise qui les a opposés en janvier 2016 après l'exécution par Riyad de l'imam chiite Nimr El Nimr et 46 autres de ses adeptes, et pour éviter le parti-pris, Alger avait réagi par un communiqué à teneur très dure mais qui mettait dos à dos les dirigeants des deux pays. Alger soutient aussi fortement le président syrien Bachar Al-Assad, la Palestine occupée et le Sahara occidental. Elle soutient les mouvements de libération au Moyen-Orient quelle que soit leur obédience. Avis et position que la France est loin de partager.


Coopération algéro-française: Que des promesses

par G. O.

Créé en 2013 conformément à la déclaration d'Alger sur l'Amitié et la Coopération que Bouteflika et Hollande ont signée le 19 décembre 2012, le COMEFA se veut, selon ses «concepteurs» un mécanisme de renforcement et de diversification des relations économiques, industrielles et commerciales entre les deux pays. Son bilan contredit, cependant, la rentabilité de ses missions sur le terrain.

Le COMEFA avait, à la fin de sa 3ème session, procédé à la signature de neuf accords qui ont concerné les secteurs de l'agriculture (entre Asmidal et le groupe Roullier pour la production d'engrais), les transports (entre la SNTF et le groupe EGIS pour la création d'un bureau d'études en plus d'un autre liant la SNTF et Systra pour l'engineering des systèmes de transport train, bus, tramway, métro), dans l'industrie (dans le ciment entre Gica et Lafarge), dans l'énergie (pour la production de vannes) et la propriété industrielle (entre l'INAPI et l'INPI. Les deux délégations avaient, en outre, consacré par un accord intergouvernemental, la mobilité des jeunes diplômés algériens et français qui leur permet d'accéder réciproquement à des postes de travail dans les deux pays. Au-delà de l'offre de services et d'expertise qu'elle a toujours faite à l'Algérie, la France reste très avare en matière de création ou de délocalisation de ses grosses industries. Les faits sont têtus. Le 15 juin 2015, le président Hollande avait annoncé à Alger l'ouverture de négociations pour la création par Peugeot d'une usine de montage automobile en Algérie. Après le hangar de Renault à Oued Tlélat, Peugeot devait, selon les propres propos de Bouchouareb, lancer son usine en Algérie en 2017. Le ministre avait même précisé que le projet avançait très bien sous le contrôle de Abdelmalek Sellal alors 1er ministre. Il semble, cependant, qu'entre le discours politique et les promesses, Peugeot a oublié comment venir en Algérie puisque au moment où Bouchouareb faisait ses déclarations, ces responsables avaient mis 557 millions d'euros dans l'implantation d'une usine de fabrication de ses véhicules au Maroc. Il est clair que la France a ses privilégiés dans la région et ce n'est pas l'Algérie même si les autorités aux plus hauts niveaux, de part et d'autre, claironnent l'instauration d'un «partenariat d'exception» dans tous les domaines au titre de «la feuille de route» paraphée en mars 2003 par Bouteflika et Chirac.

Renforcée par « cette volonté de tourner la page du passé et de raffermir les liens entre les deux pays », la déclaration d'Alger du 19 décembre 2012 stipule dans son chapitre IV relatif à la coopération économique que «les deux parties donneront un nouvel élan à leurs relations économiques. Dans ce but, elles entendent favoriser une relance équilibrée de leurs échanges et encourager le développement des investissements entre leurs entreprises». Plus encore, «leurs économies doivent relever le défi du redressement productif et de la mondialisation. Elles présentent, en outre, de nombreux éléments de complémentarité». Il est affirmé que « fortes de ce constat, les deux parties entendent valoriser leurs atouts et développer une stratégie visant à promouvoir les partenariats industriels entre opérateurs algériens et français ». Stratégie qui devrait, dit la déclaration, «être mutuellement bénéfique et se traduire par le développement de l'investissement et la préservation ou la création d'emplois sur le territoire de chacune des parties, ainsi que par des transferts de compétences et de technologies. Les opérateurs économiques seront étroitement associés à sa définition et au suivi de sa mise en œuvre ». L'on rappelle que les missions du MEDEF (Mouvement des entreprises économiques françaises) en Algérie ont été multiples mais sans plus. Les responsables français se targueront toujours que leurs entreprises ont créé le plus grand nombre d'entreprises et d'emplois en Algérie. En chiffres, le comptage est bon dans ce sens. Mais en termes de participation dans les IDE (Investissements directs étrangers), la France ne s'est déployée en Algérie qu'à travers de petits créneaux (à quelques exceptions près) ou par les services d'engineering, de management et d'expertise. L'Algérie attend toujours que les grandes usines françaises s'installent sur ses territoires.

 

 
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