Mécontentement général, manipulations et affrontements communautaires

Le Mzab face à l’absence d’Etat

Salima Mellah, Assafir, 29 juillet 2015 version en arabe

Des affrontements ont éclaté dans la nuit du 4 au 5 juillet 2015 dans plusieurs localités de la vallée du Mzab située dans la wilaya saharienne de Ghardaïa à 700 kilomètres au sud de la capitale Alger. Des groupes de jeunes hommes cagoulés munis d'armes blanches mais également de cocktails Molotov et d'armes à feu ont provoqué des heurts violents entre Mozabites et Chaambas. Bilan de 3 jours de violences : 23 morts, des dizaines de blessés, de nombreux commerces et maisons incendiés. La version colportée par les médias, succinctement reportée ici, est formulée selon le schéma d’un conflit ethnique et religieux entre amazighs berbérophones, ibadites, et arabes, arabophones, malikites. Sur les réseaux sociaux on assiste à un déchaînement de haine difficile à contenir.

Il est indispensable de déconstruire ces représentations essentialisantes afin qu'elles cessent de servir de soubassement aux attaques racistes débouchant sur la stigmatisation d'un groupe particulier. La dichotomie réductrice opposant Mozabites aux Chaambas véhiculée par les médias « indépendants » fait abstraction de nombreux facteurs historiques, sociologiques et politiques qui, à défaut d'élucider cette explosion de violence, permettent d'en déchiffrer certaines de ses caractéristiques.

Le Mzab, une région de brassage de cultures

Le Mzab a été le refuge d'adeptes du madhhab (école) ibadite, antérieur aux quatre écoles dominantes de l'islam sunnite, qui avaient fui la région d'Al-Basra (Irak) pour s'installer dans le Djebel Nefoussa (Libye) puis en Algérie où ils créent en 761 le royaume de Tihert.
Contraints de quitter cet endroit en 909, ils s'installent plus au Sud dans la vallée du Mzab, après un passage dans la région de Ouargla, où ils reproduisent leur tradition citadine. Cette nouvelle zone d’implantation n'est cependant pas vide, elle est traversée par des tribus nomades dont certaines au contact des Ibadites se sédentarisent et adoptent leur madhhab. Sept cités protégées d'une enceinte (Qsour, pluriel de Qsar) sont érigées: El Atteuf en 1012, Bounoura en 1065 et Ghardaïa en 1085. Puis en 1321 Béni-Isguen, en 1355 Mélika et bien plus tard en 1631 Guerrara, et enfin en 1691 Berriane.

L'origine des Chaambas est moins documentée. A l'arrivée des Ibadites, des tribus nomades issues des Zénètes (berbères) et Banou-Hilal (arabes) auraient déjà été sur place, d'autres sources disent qu'elles seraient arrivées plus tard. Caravaniers, les Chaambas sont malikites et arabophones, certainement berbères, mais se considérant comme arabes. Ils côtoient les Ibadites, commercent avec eux, s'installent dans leurs cités et finissent par créer au 12e siècle dans l'oued voisin leur propre Qsar, Metlili, où ils reviennent régulièrement avec leurs caravanes. Il faut ajouter que d'autres groupes dits « arabes » sont établis depuis des siècles dans la région (Béni-Merzoug, M’dabih, Ouled Naïl...). Ces communautés, parfois rivales et parfois alliées, ont fonctionné en vase communicants, des ibadites sont devenus malikites et vice-versa.

En 1317 pour mettre fin aux rivalités existantes entre les deux groupes, un traité est signé et des familles ibadites s'installent à Metlili et des Chaambas dans les Qsour Ibadites. Un second traité est signé au XIVe siècle. Au fil des siècles, les Qsour ont vécu une affluence de malikites mais également de juifs et de chrétiens, tout en maintenant un échange commercial mais également culturel avec les populations nomades et semi-nomades. Cette capacité d'inclusion des Mozabites profondément enracinée dans la vallée du Mzab est le fruit d'une organisation basée sur des institutions politiques et religieuses fortes, des principes ancestraux de solidarité et un esprit égalitaire qui garantit une certaine homogénéité sociale et une situation économique stable.

Déséquilibres croissants

Les habitants des Qsour n'ont pas connu de désarticulation sociale sous l'effet de la politique coloniale et ils ont nettement mieux résisté aux aléas d'une modernité brutale. Mais il semble que ce milieu profondément conservateur et protégé ne peut que difficilement se défendre des coups qui lui sont portés ces dernières décennies. La vallée du Mzab a vu sa population considérablement croître dès l'indépendance sans pour autant disposer des ressources pour faire face et absorber en particulier les dernières vagues de populations fuyant l'insécurité de nombreuses régions du nord dans les années 1990 et attirées par la relative prospérité de la région. De 50 000 à l'indépendance, la population du Mzab est passée à 200 000 environ (la wilaya compte plus de 350 000 habitants). Aujourd'hui, les Ibadites sont démographiquement minoritaires sur leurs terres d'origine. Des changements brusques notamment en terme d'urbanisation, d'accès à l'eau et d'agriculture ont altéré l'organisation communautaire traditionnelle dont la structure politique a été vidée de sa substance par les nouvelles institutions publiques parmi lesquelles les assemblées communales.

Le malaise diffus et le mécontentement généralisé nourri par un important chômage endémique des jeunes n'est certainement pas spécifique à cette région. D’autres villes sont régulièrement secouées par des émeutes, tandis que dans la wilaya de Ghardaïa où les populations installées plus récemment ne disposent pas des mêmes systèmes sociaux structurés, la révolte s'exprime par des affrontements intercommunautaires.

Dans un passé récent, des conflits qui avaient éclaté entre les communautés ont pu être efficacement contenus. Toutefois depuis sept ans environ, une tension permanente persiste. La ville de Berriane a connu à partir de 2008 une instabilité émaillée d'incidents violents dans les quartiers mixtes. Ces heurts ont fait 5 morts, de nombreux blessés, des centaines de maisons détruites, des familles contraintes d'abandonner maisons et biens, des enfants scolarisés dans des écoles différentes. La Route nationale numéro 1 sert de ligne de démarcation et sépare dorénavant les deux groupes.

Le calme précaire, une accalmie tendue, qui aura duré moins de quatre ans dans la région s'achève au printemps 2013 lorsque la ville de Ghardaïa est à nouveau le théâtre d'affrontements. Depuis, plusieurs cités ont été touchées par des événements dont la violence redouble à chaque cycle. En près de 15 mois, plus d'une douzaine de morts ont été comptés tandis que des centaines de familles ont du quitter leurs maisons endommagées ou détruites, des sépultures et des mausolées ont été profanés. La situation semble inextricable d'autant plus que les autorités ne proposent aucune véritable solution politique. Ces autorités ont opté pour une gestion purement sécuritaire qu’elles ne maîtrisent pas. Les habitants ne font plus confiance aux forces de sécurité accusées de laxisme, voire même de parti pris. Finalement les policiers déployés dans la région depuis novembre 2013 finissent même pas se rebeller en octobre 2014, et c'est l'armée qui est dépêchée pour la première fois sur le terrain.

L'année 2015 débute dans le Mzab avec son lot d'attaques, d'incendies et d'interventions policières musclées notamment par l’utilisation massive de gaz lacrymogène qui cause plusieurs morts. Et voici que peu après la visite du ministre de l’Intérieur, le 2 juillet, venu installer une commission interministérielle chargée de l'examen des possibilités d’apaiser la situation dans le Mzab, dans la nuit du 4 au 5 juillet, une nouvelle explosion de violence survient d'abord à Berriane, puis Bounoura pour s'étendre à toute la vallée.

Déliquescence programmée ?

Comme déjà par le passé, les habitants du Mzab, toutes composantes confondues, s'entendent pour dénoncer la position de l'Etat qui se suffit d'actions symboliques, de négociations entre représentants fictifs des communautés, sans intégrer les véritables acteurs sociaux et politiques. Sont dénoncés également l'absence de projet économique alors que les rares usines de la région sont obsolètes ; l’inefficacité des programmes d'insertion professionnelle alors que Hassi R'mel où est situé le plus grand gisement de gaz naturel d'Algérie n'est distant que de quelques kilomètres de Berriane, ville qui a connu une urbanisation rapide et largement anarchique. De plus, les promesses notamment de dédommagements et de réhabilitation du bâti détruit n'ont pas toujours été suivies de mesures concrètes. L'échec des autorités est patent d'autant plus que lors des émeutes des délits sont commis dans un contexte d'impunité renforcé par un sentiment d'abandon par l'Etat et ses forces de sécurité.

Beaucoup s'interrogent sur la volonté de trouver une solution politique et s'il n'y a pas manipulation d'une situation locale de plus en plus fragile. Le fait est que le désordre et l'insécurité qui s'installent durablement dans cette région, carrefour des routes transsahariennes, font l'affaire de milieux maffieux impliqués dans de multiples trafics, notamment de drogue, avec la complicité de fonctionnaires.

Les habitants de la Vallée du Mzab doivent également faire face à un autre défi : celui de la propagande haineuse de certains salafistes alors que l'administration et la justice restent complètement passives. Les appels au meurtre ne sont pas seulement le fait de prédicateurs et autres agitateurs locaux mais émanent de chaînes de télévision saoudiennes, wahhabites, à l'instar de la chaine « Iqra' » qui depuis octobre 2013 a diffusé à quatre reprises l’émission «Koursi al-Ulama» dans laquelle le meurtre des Ibadites assimilés à des «khawarij» (apostats) est déclaré licite.

De nombreux acteurs politiques et autres observateurs expriment une vive inquiétude face à cette montée en puissance de la violence début juillet 2015. Certains s'interrogent sur l'implication d'un « segment du pouvoir », d'autres parmi lesquels le célèbre journaliste Abdelbari Atwan, directeur du journal panarabe al-Ra'y al-Youm, sur celle de forces étrangères trouvant dans le Mzab un terrain propice à la déstabilisation de l'Algérie à l'instar de celle subie par certains pays du Maghreb et du Machrek.

Le fond du problème reste toutefois la défaillance d'un régime autoritaire largement impotent, miné par des luttes internes pour la succession au président Bouteflika. Le pouvoir est visiblement désemparé face à la chute vertigineuse du prix du pétrole et à l'érosion des fragiles équilibres internes. Cette dégradation de la situation socio-économique est d’autant plus préoccupante que le contexte géopolitique depuis les « révoltes arabes» est menaçant et que les pressions sur le pouvoir algérien sont multiples. Qu'il y ait manipulations au Mzab n'exempte pas le régime de sa responsabilité à établir une issue politique pour installer un minimum de confiance entre algériens. Il est impératif et urgent de sortir de la gestion par les expédients car, à ne point douter, le risque de devoir affronter une déstabilisation d'un tout autre ordre n’est pas une simple hypothèse.

 
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M'zab: Qui provoque les affrontements?  
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