L’islamophobie a tué au Québec

Marwan Andaloussi, Libre Algérie, 14 février 2017

L’attentat perpétré à Québec le 29 janvier dernier n’est pas un phénomène paranormal ni un coup de tonnerre dans un ciel d’été. Il s’agit d’un acte qui s’est produit sur un terrain fertile d’islamophobie labouré depuis de longues années par des pyromanes vêtus de l’habit vertueux du «parler-vrai», de «la liberté d’expression», de la défense des «valeurs», de la «civilisation».

Des politiciens, des «intellectuels» très médiatisés et des chroniqueurs omniprésents, qui ont des avis sur tout, ont déversé les pires âneries des années durant sur l’islam et les musulmans. Ils ont travaillé l’opinion au corps avec acharnement pour faire croire que l’Islam menace la paix civile et que les musulmans sont un problème pour la société. 

Le moindre incident a été prétexte à stigmatiser, inférioriser, barbariser les musulmans. À la longue, le discours a fini par prendre racine chez certaines couches de la société d’autant plus que ces faiseurs d’opinions n’ont jamais de contradicteurs.  

Prenons l’exemple de la thèse d’une prétendue islamisation du Québec. Plusieurs voix très connues proclament à longueur d’onde et de colonnes qu’il y a un danger d’islamisation du Québec.
Le mot est fort et l’image qu’il produit dans l’imaginaire collectif est terrible. Des hordes de barbus hirsutes et fanatisés, le sabre brandi, accompagnés de leurs multiples épouses en niqab, prenant d’assaut le paisible, très tolérant et très démocratique Québec. À force d’être décliné sous tous les registres, ce pur fantasme devient une menace « existentielle » pour le citoyen abreuvé de ces représentations très rarement contredites.

Bernard Drainville, un ancien journaliste, devenu député, puis ministre, promoteur d’une « Charte des valeurs », a évoqué sur une radio une «  islamisation » du Québec sans aucun argument à l’appui. Pourtant, il aurait suffi de montrer les chiffres pour démolir la thèse. Quel est le pourcentage des musulmans qui vivent au Canada? 3% de la population, soit un million sur un total de plus de 36 millions de Canadiens.

Quand on ajoute à cette thèse la publication à grand renfort de publicité en 2011 d’un inepte pamphlet où tout est dans le titre (Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident), la boucle est bouclée : La Belle Province est appelée à se transformer inexorablement en sombre Québecestan. Ainsi, les propagandistes de la haine ont leur caution politique et leur bréviaire paranoïaque pour fabriquer continuellement l’ennemi imaginaire.
Au lendemain de l’attaque contre la mosquée de Québec, Pierre Bruneau, l’animateur vedette d’une chaîne de télévision privée, TVA, spécialisée dans le décervelage intensif de la population, a prononcé une formule étrange : « nous faisons face à un terrorisme à l’envers». On comprendra donc que dans le dictionnaire de M. Bruneau le mot terrorisme est synonyme de musulman. Cette sortie qu’elle soit consciente ou involontaire en dit long sur la pathologie haineuse qui frappe ces porte-voix médiatiques de l’ignorance.
Le jour même une publicité de Kellie Leitch, une candidate à la présidence du Parti conservateur, publiée sur le site du Journal de Québec proclamait que «Les immigrants devraient être filtrés pour nous assurer qu'ils partagent nos valeurs canadiennes».

Dans son programme, la candidate envisage de faire subir des tests aux candidats immigrants avant leur arrivée au pays pour s’assurer qu’ils adhèrent aux «valeurs canadiennes».

On pourrait citer des kilomètres et des kilomètres de citations nauséabondes, d’approximations bancales et de thèses farfelues.
Ceci est le côté sinistre en action sur la scène publique. Heureusement qu’au Canada et au Québec, il existe un côté lumineux infiniment plus rayonnant. Le lendemain de l’attentat, des milliers de citoyens se sont rassemblés à Montréal pour exprimer leur chagrin et leur solidarité avec leurs concitoyens musulmans.

Au grand dam des propagateurs de mensonges subitement muets, des rassemblements de citoyens de toute origine ont eu lieu à Québec et dans plusieurs villes canadiennes.
Le 2 février, la Ville de Montréal a organisé une grande et émouvante cérémonie d’hommage aux deux Algériens et le Tunisien avant le rapatriement des dépouilles au pays. Au niveau individuel, les témoignages affluent sur les marques de sympathie et de solidarité exprimées aux musulmans par leurs concitoyens canadiens de toute obédience.

Cet événement tragique marquera certainement les Québécois et les Canadiens pour longtemps. Cet attentat situe précisément les responsabilités d’éditocrates et des politiques irresponsables qui creusent le sillon du racisme et de la haine. Espérons qu’il servira de prise de conscience.

 
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