Analyse & Opinion  
   

Armée et nation en Algérie : l’irrémédiable divorce ?

par François Gèze*, Article publié dans la revue Hérodote (http://www.herodote.org) n° 116, « Armées et nations », 1er trimestre 2005 (en librairie le 14 avril 2005).

De tous les pays du tiers monde, l’Algérie est sans doute un des rares où l’armée jouit officiellement d’une légitimité nationaliste aussi forte : l’Armée nationale et populaire (ANP) n’est-elle pas l’héritière de l’Armée de libération nationale (ALN), bras armé du Front de libération nationale (FLN), qui a su, au terme d’une cruelle guerre de libération de plus de sept ans, mettre un terme à la plus ancienne colonisation imposée par une puissance européenne, la France, depuis 1830 ? Depuis l’Indépendance de 1962, invoquant sans cesse ce glorieux héritage, l’histoire officielle comme les discours du pouvoir ont même fait un véritable dogme de la parfaite identité entre armée et nation.

Et pourtant, s’il est un pays où cette équation pose particulièrement problème, c’est bien l’Algérie. Certes, nul n’ignore que les chefs de l’armée et de ses services secrets, la puissante Sécurité militaire, jouent un rôle occulte majeur, jusqu’à ce jour, au cœur du pouvoir, ce qui questionne a priori leur prétention à représenter la nation. Mais la nature exacte de ce rôle a longtemps été méconnue, au point que, aux yeux de la communauté internationale comme d’une majorité des Algériens eux-mêmes, le dogme de l’identité armée-nation n’était guère remis en cause dans les premières années de l’Indépendance – même après le coup d’État du 19 juin 1965, qui vit le ministre de la Défense et chef de l’armée, le colonel Houari Boumediene, prendre la place du président Ahmed Ben Bella. Bien au contraire, occupant une place éminente au sein du mouvement des non-alignés, le régime socialiste et autoritaire du colonel Boumediene est apparu comme un authentique héraut de la nation algérienne.

Depuis la disparition, en décembre 1978, de Boumediene, cette image s’est certes brouillée, mais pas au point de mettre en cause fondamentalement le discours officiel des chefs de l’armée, quand, en janvier 1992, ils ont interrompu les élections législatives qui allaient donner la majorité parlementaire aux islamistes du Front islamique du salut (FIS) : c’est au nom, ont-ils expliqué, de leur « mission permanente [de] sauvegarde de l’indépendance nationale et [de] défense de la souveraineté nationale », inscrite dans l’article 24 de la Constitution de février 1989, qu’ils ont interrompu le processus démocratique. Et engagé une répression féroce de la mouvance islamiste, qui allait prendre les dimensions d’une véritable guerre, causant des dizaines de milliers de victimes civiles.

La violence inouïe de cette guerre, presque comparable à celle de la guerre d’indépendance, après les révélations d’officiers dissidents sur les atrocités commises par des unités de l’armée, a toutefois conduit nombre d’observateurs étrangers à admettre une vérité brutale, reconnue depuis des années par l’immense majorité du peuple algérien : loin d’être les premiers garants de la nation, dans toute sa diversité, les chefs actuels de l’armée algérienne et de ses services secrets en sont devenus les premiers ennemis.

Cette armée aurait-elle été l’objet d’une mutation mystérieuse ? En vérité, même si cette évolution était loin d’être écrite à l’avance, ce qui a pu apparaître comme une « dérive » s’inscrivait dans la droite ligne d’une histoire militaire inaugurée dès les dernières années de la guerre de libération et que des travaux récents d’historiens – après ceux, pionniers, de Mohammed Harbi1 – ont contribué à éclairer2. C’est donc aux origines qu’il faut revenir pour comprendre la nature très singulière du rapport armée-nation dans l’Algérie indépendante.

Le « péché originel » de l’été 1962

En décembre 1959, alors que l’instance civile censée diriger la lutte d’indépendance, le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA, créé en septembre 1958), traverse une crise profonde, un « conclave » des colonels de l’ALN consacre la prééminence de l’« armée des frontières » – établie au Maroc et surtout en Tunisie – à la fois sur les civils du GPRA et sur les wilayas de l’intérieur, très affaiblies par les opérations de l’armée française. Au prix de ce qui s’assimile à un coup d’État avant l’heure, le jeune et ambitieux colonel Houari Boumediene obtient la direction d’une nouvelle instance établie en Tunisie, l’« état-major général » (EMG), chapeautant l’ALN, où il s’appuie à la fois sur les officiers maquisards venus des wilayas de l’Est et sur les officiers « déserteurs de l’armée française »3.

Ces fameux « DAF » n’avaient, pour la plupart, rallié l’ALN, à Tunis, que depuis quelques mois4. En général plus opportunistes que nationalistes, marqués par un « mépris profond pour le peuple5 » et dépourvus de toute légitimité politique du fait de leur passé dans l’armée coloniale, ces hommes déconsidérés constituaient une utile masse de manœuvre au service de l’ambition de Boumediene.

Dans les semaines qui suivent la déclaration d’Indépendance, consacrée par le référendum d’autodétermination du 1er juillet 1962, un autre coup d’État en bonne et due forme donne le pouvoir à une étonnante coalition, qui usurpe clairement la légitimité des pères de la révolution algérienne. Le noyau en est constitué par l’EMG de Boumediene, dont les troupes venues de Tunisie écrasent dans le sang, près d’Alger, au prix de centaines de morts, les maquisards de l’intérieur qui refusaient de le rallier. Instrumentalisant Ahmed Ben Bella, l’un des neuf « dirigeants historiques » de l’insurrection du 1er novembre 1954, mobilisant les indécis grâce aux manipulations et aux chantages des services secrets de l’armée6, Boumediene rallie également autour de lui les combattants de la vingt-cinquième heure, ceux qu’on appelle les « marsiens » (car ils n’ont rejoint le camp nationaliste qu’au lendemain des accords d’Évian de mars 1962 : ils seront de ce fait parmi les plus ardents dans l’atroce élimination de milliers de harkis, les supplétifs algériens de l’armée française).

Ainsi, la légitimité de plus de trente années de combat nationaliste, des centaines de milliers de morts de la guerre d’indépendance, se trouve confisquée par une coalition de circonstance, dont la colonne vertébrale, derrière la présidence civile de Ben Bella, est assurée par l’armée. Certes, nombre de militants intègres, lassés des déchirements internes au sommet, se rallieront aussi au nouveau pouvoir, de même que le peuple algérien, pour lequel l’Indépendance et la dignité si chèrement conquises passent avant tout. Mais le « péché originel » du pouvoir, selon le mot de la journaliste José Garçon7 – la confiscation par une minorité de la légitimité historique – va marquer très profondément l’Algérie indépendante, où l’histoire officielle effacera totalement le rôle joué par l’action politique dans la libération de l’Algérie, attribuée exclusivement à la lutte armée.

Un premier trait de ce pouvoir est son caractère fondamentalement antidémocratique, comme l’a souligné dans une analyse éclairante le politologue Lahouari Addi : « Au fondement de l’idéologie défendue par les militaires, il y a une conception autoritaire et absolue du pouvoir posé comme fin en soi et devant dominer la société afin de nier et d’étouffer le conflit politique. […] Le FLN va se désagréger comme parti dès l’Indépendance, et refluer comme idéologie populiste vers l’armée, qui conservera sa symbolique et incarnera son héritage. C’est en référence à cet héritage et à cette mémoire que l’armée s’est posée depuis comme l’âme de la nation et le tuteur de l’État. […] C’est en s’opposant à la légalisation des partis que l’armée se comporte comme le parti de la nation, engagé à la défendre contre ses ennemis extérieurs et intérieurs8. »

Mais du fait des circonstances de leur arrivée au pouvoir, cette identification exclusive par ses chefs de l’armée à la nation – au détriment de l’instance politique – aura des conséquences encore plus graves. « Réduit à sa charpente administrative9 », dépourvu de la souveraineté confisquée par des chefs putschistes tournant le dos au peuple, l’État algérien moderne n’a jamais pu être un « État-nation » au sens habituel : il ne remplit pas la fonction classique d’instance symbolique à laquelle les citoyens acceptent de confier le monopole de la violence légitime pour vivre en paix et gérer les conflits. Plus grave encore, la fragilité extrême de la « légitimité historique » des putschistes de 1962, masquée derrière une surenchère nationaliste d’autant plus vive, n’a pas permis une véritable rupture avec l’ex-colonisateur.

D’une certaine façon – vérité amère que de nombreux intellectuels algériens reconnaissent aujourd’hui en privé –, pour la « classe-État » qui, sous différents avatars, occupe le pouvoir depuis 1962 contre le peuple, c’est… l’État français qui tient toujours le rôle d’instance symbolique de référence. Cette vérité évidemment inavouable explique que, dans les conflits plus ou moins permanents entre les différents clans du pouvoir, l’accusation suprême soit restée, jusqu’à aujourd’hui, celle de constituer le hizb frança, le « parti de la France ». Et les plus ardents à dénoncer cette supposée complicité ont souvent été ceux, on va le voir, qui ont œuvré le plus activement à priver la nation algérienne d’un État authentiquement indépendant.

L’historien et ancien militant du FLN Mohammed Harbi raconte dans ses Mémoires comment le long « mariage forcé » entre la France et l’Algérie avait pu faire naître, même chez les militants nationalistes les plus convaincus, une sorte de « confusion des sentiments » qui pouvait les faire se sentir « chez eux » en France : « Ainsi Jacques Berque écrivit-il pendant la guerre : “La France et l’Algérie ? On ne s’est pas entrelacé pendant cent trente ans sans que cela descende très profondément dans les âmes et dans les corps.” C’était vrai de notre génération, celle qui a su trancher les liens. Est-ce encore vrai aujourd’hui pour les nouvelles générations10 ? » Il faut garder à l’esprit cette remarque très profonde pour comprendre comment, au cours des trois grandes périodes qui se sont succédé après l’Indépendance (1962-1978, 1979-1988, 1989 à aujourd’hui), le « péché originel » de l’été 1962 a pesé, au fil des générations, sur l’évolution des rapports entre l’armée et la nation.

1962-1978 : l’armée subordonnée par Boumediene

De 1962 à 1978, l’armée est aux commandes du pays. Pour autant, comme le souligne Lahouari Addi, il ne s’agit pas d’un « régime militaire » classique, mais d’un « régime autoritaire dont la légitimité provient de l’armée11 ». Très fragile à ses débuts, ce régime ne parvient à assurer la pérennité de son pouvoir que grâce à l’habileté du jeune colonel Houari Boumediene, à la fois leader charismatique, équilibriste expert entre les clans et utilisateur sans scrupule des méthodes les plus expéditives pour gérer les conflits.

Le président de la République est bien le civil Ahmed Ben Bella, mais il n’est là que par la volonté de ceux, rassemblés autour de son ministre de la Défense Houari Boumediene, qui ont conduit le coup d’État de l’été 1962. Très vite, la tension va se manifester entre ces deux pôles, confrontés par ailleurs tous les deux à l’opposition des chefs « historiques » de la révolution (Mohamed Khider, Belkacem Krim, Mohamed Boudiaf, Hocine Aït-Ahmed…), qui, agissant en ordre dispersé, seront tous brutalement éliminés avec leurs partisans, parfois dans le sang – dans une succession de complots, de répression et de crimes assez vertigineuse.

Dans cette première phase, Ben Bella et Boumediene restent alliés, mais c’est ce dernier, installé au cœur de l’ANP, qui marque le plus de points. Le 3 septembre 1964, il obtient la condamnation à mort, suivie de son exécution immédiate, du colonel Mohamed Chaâbani, ancien chef de la wilaya 6 (il avait joué un rôle majeur dans la victoire de Boumediene et Ben Bella au cours de l’été 1962) et membre éminent de l’état-major de l’ANP, qui s’opposait au poids excessif à ses yeux des officiers DAF à la tête de l’armée. Cette élimination symbolique d’un des chefs militaires de l’intérieur rallié à l’armée des frontières, puis entré en dissidence avec ses dirigeants parvenus au pouvoir, semble avoir à la fois scellé la prééminence politique de l’armée et clôturé la phase des affrontements sanglants entre clans de l’armée dont l’été 1962 avait marqué l’acmé : « À partir de l’exécution de Chaâbani en 1964, explique Gilbert Meynier, quels que fussent les rivalités et les conflits, pour l’essentiel l’unité de l’appareil militaire fut un dogme souverain permettant aux dits clans de se partager plus ou moins à l’amiable le pouvoir12. »

En même temps qu’il élimine ou place sous contrôle les chefs « maquisards », Boumediene, en habile tacticien, promeut à des postes clés de l’ANP « le commandant Abdelkader Chabou et plusieurs autres ex-déserteurs de l’armée française – dont les capitaines Larbi Belkheir, Khaled Nezzar, Mohamed Touati, Mohamed Lamari, les futurs acteurs de la “sale guerre” des années 199013 ». Ce jeu d’équilibre entre les officiers « orientaux » (anciens des maquis de l’intérieur ou de l’armée des frontières, souvent formés au Moyen-Orient) et « DAF », combiné au dosage subtil des différentes composantes régionales (Est, Ouest, Kabylie), permettra longtemps à Boumediene de « tenir » l’armée.

Face à ce machiavélisme, Ben Bella ne fait pas le poids. Et quand il entreprend, en 1964, d’éliminer des postes de responsabilité les hommes de Boumediene pour y placer les siens (en commençant par nommer le colonel Tahar Zbiri à la tête de l’état-major de l’ANP), il sera bientôt débarqué, sans coup férir, par Boumediene le 19 juin 1965.

Ayant désormais les coudées franches, Boumediene façonne le pouvoir à sa main, en prenant soin de tenir à distance les chefs de l’armée, comme le souligne Lahouari Addi : « En s’emparant du pouvoir exécutif, H. Boumediene prit la précaution d’empêcher l’affirmation d’un chef militaire pour ne pas être victime de la logique qui avait été fatale à son prédécesseur. À cet effet, il conserva le poste de ministre de la Défense et créa le Conseil de la Révolution, organe collégial qu’il présida, proclamé dépositaire de la souveraineté nationale et de la légitimité historique. […] Cette subtilité de la collégialité fictive présentait deux avantages : d’une part, elle institutionnalisait la légitimité historique en la dissociant de la hiérarchie militaire et, d’autre part, elle permettait à H. Boumediene, en tant que président du Conseil de la Révolution, de détenir le pouvoir légitimant tout en exerçant le pouvoir exécutif en sa qualité de chef du gouvernement14. »

Bien plus que l’armée, l’instrument premier de son pouvoir sera en fait la Sécurité militaire : créée en septembre 1962 à son initiative, comme un département spécial de l’armée, la SM avait récupéré les hommes des services secrets de l’ALN (le ministère de l’Armement, des Liaisons générales et des Communications – MALG – de Abdelhamid Boussouf), puis les éléments les plus brillants des jeunes générations. La SM va être utilisée par Boumediene autant pour surveiller les cadres de l’armée que pour quadriller la population civile. L’historien Mohammed Harbi explique : « La “SM” n’a pas de difficultés à attirer les recrues et les informateurs. Disposant de nombreux privilèges, ce service attire aussi bien les arrivistes que les cyniques et les aventuriers. Concurrençant les “brigades spéciales”, la police politique du président Ahmed Ben Bella, […] la Sécurité militaire deviendra la principale force d’intervention après le coup d’État du 19 juin 1965 qui le renverse. Ses agents pénètrent alors l’administration, la police, le FLN, les médias, les entreprises d’État, tout en assurant l’organisation de l’espionnage et du contre-espionnage et la supervision d’un réseau d’indicateurs pour tester, par la rumeur et l’intoxication, l’attitude de la population à l’égard du régime15. »

Parallèlement, Boumediene maintiendra l’armée en position subordonnée, en limitant drastiquement ses moyens humains et matériels, du moins jusqu’en 1975. Et il se débarrassera opportunément de ses chefs quand ils deviendront gênants à ses yeux. Le 14 décembre 1967, le chef d’état-major de l’ANP, le colonel Tahar Zbiri, un « ancien maquisard », est manipulé par la SM qui l’encourage à tenter un coup d’État, lequel est un échec immédiat. Zbiri est contraint à l’exil, « mais certains de ceux qui l’ont soutenu ne s’en tirent pas aussi bien. Dès le 14 décembre 1967, […] le commandant Saïd Abid, chef de la 1re région militaire, est “suicidé” de trois balles dans le corps. Et le 8 janvier 1968, le colonel Abbès trouve la mort dans un “accident de voiture” sur la route Cherchell-Alger – méthode souvent répétée depuis lors par la SM pour se débarrasser discrètement des importuns16 ».

En 1971, c’est au tour du colonel Abdelkader Chabou, le chef de file des DAF et numéro un de facto de l’ANP en tant que secrétaire général du ministère de la Défense : le 1er avril, il trouve la mort dans l’explosion en vol d’un hélicoptère, attentat que tous attribuent à Boumediene, lequel soupçonnait Chabou de préparer un coup d’État.

C’est donc plus contre l’armée qu’avec elle que le chef de l’État consolide alors son pouvoir. Il le fait en multipliant les postures nationalistes et anti-impérialistes sur la scène internationale, mais aussi en lançant une ambitieuse politique industrielle, grâce à la nationalisation de la production d’hydrocarbures, en février 1971, et le triplement des prix du pétrole en 1973. Cette conjoncture favorable autorise une certaine redistribution de la rente pétrolière et des mesures sociales – comme la gratuité de la médecine décidée en 1973 et les créations d’emploi – qui vont contribuer à la popularité de Boumediene. Une popularité faite toutefois plus de soumission que d’adhésion réfléchie, car tout débat public est prohibé, la presse étroitement contrôlée et toute opposition civile anéantie – combinant recours systématique à la torture et manipulations, la SM se charge de neutraliser les opposants, dont plusieurs, une fois « retournés », seront même recrutés dans ses rangs…

Dans cette atmosphère pesante, l’identification de l’armée à la nation, plus que jamais célébrée dans les discours et la propagande officielle, n’a plus que le statut d’un mythe. D’autant que, dans la pratique quotidienne, c’est en s’abritant derrière ce mythe que prospère toute une faune affairiste, composée de faux « anciens moudjahidine », de militaires corrompus, de traîtres et de « marsiens » ralliés au pouvoir. Dès la fin des années 1960, la corruption a commencé à gangrener tous les rouages de l’économie et Boumediene s’en est accommodé, non pour lui même – il est toujours resté intègre –, mais parce qu’il y voyait un moyen de consolider des réseaux d’obligés.

Pourtant, dix ans après le coup d’État de 1965, ce système de pouvoir hypercentralisé n’est toujours pas stabilisé et Boumediene engage une série de réformes pour tenter de contrer ses dérives. Au plan politique, il fait adopter par référendum (massivement truqué), en juin 1976, une « Charte nationale » qui consacre à la fois le « socialisme spécifique » à l’algérienne et l’islam comme « religion d’État », dans un clair souci d’instrumentaliser l’islam officiel pour s’assurer le soutien de la population. Au plan militaire, il prend prétexte de la tension renouvelée avec le Maroc sur le Sahara occidental (c’est l’époque où le roi Hassan II annexe de fait l’ancienne colonie espagnole en lançant la « Marche verte ») pour lancer un plan de modernisation de l’ANP : sans doute conscient que sa politique d’affaiblissement de l’armée est allée trop loin et menace la « légitimité » qui fonde son pouvoir, il confie au colonel Kamel Abderrahim, une figure du « clan des Orientaux », le soin d’étoffer et de réorganiser les unités opérationnelles, dans la perspective d’un affrontement avec le Maroc.

Au plan économique, enfin, Boumediene lance en 1977 une opération « mains propres » visant à sanctionner les « hauts responsables » ayant bénéficié d’enrichissement illicite. Mais celle-ci n’a toujours donné aucun résultat quand le président décède prématurément – il n’a que quarante-six ans – le 27 décembre 1978, suite à une maladie aussi brutale que mystérieuse, que la rumeur populaire s’empresse d’attribuer à un empoisonnement.

1979-1988 : le général Belkheir et son clan à la conquête du pouvoir

C’est donc un système de pouvoir fragilisé dont héritent les chefs de l’armée et de la SM au début 1979. Face aux jeunes générations qui arrivent à l’âge adulte sans avoir connu les épreuves unifiantes de la guerre de libération, et de ce fait bien plus critiques que leurs aînés sur le bilan réel du régime, la force de ce système reste de n’avoir en face de lui aucune opposition civile, anéantie ou contrainte à l’exil dès 1962 ou 1963, et de disposer d’une police politique redoutablement efficace, la SM. Sa faiblesse, en l’absence d’un leader charismatique rassembleur de la trempe de Boumediene, est d’être toujours traversé de clivages profonds, dont le plus important, à la tête de l’ANP, oppose les anciens DAF aux « Orientaux ». Et surtout, la plupart des « hauts responsables », militaires ou civils, ne sont plus animés par aucun autre projet pour la nation que de garder le pouvoir pour le pouvoir – et, pour un nombre désormais significatif d’entre eux, pour l’argent.

Conscients de ces forces et de ces faiblesses, et gardant à l’esprit la leçon de l’exécution du colonel Chaâbani en 1964, les « décideurs » – comme on les appellera bientôt – militaires s’accordent sur un consensus a minima, en vérité dicté par Kasdi Merbah, l’inamovible chef de la SM depuis 1962 : « En janvier 1979, un “conclave” d’officiers supérieurs [désigne] le colonel Chadli Bendjedid comme candidat unique du FLN à la magistrature suprême, eu égard, dira-t-on officiellement, à son statut de “plus ancien dans le grade le plus élevé”. En réalité, un autre haut gradé, le colonel Abdellah Belhouchet, dispose de cinq années d’ancienneté de plus que lui. […] En fait, tout le monde a bien compris que la principale qualité qui vaut à Chadli Bendjedid d’être choisi pour présider le pays est justement de n’avoir aucune compétence : c’est la condition sine qua non pour satisfaire les “décideurs” de l’armée, désormais convaincus par l’expérience des “années Boumediene” que le pouvoir apparent ne doit plus échoir entre les mains d’un président susceptible de s’en emparer réellement17. »

Au cours des années 1980, le président « Chadli », comme chacun l’appelle familièrement, sera donc ballotté au fil des conflits entre les différents clans du pouvoir militaire, ne disposant que des marges de manœuvre que tel ou tel lui concède quand il y trouve intérêt. Cette période voit la consécration des pires travers du pouvoir des années post-Indépendance : l’abaissement définitif de l’État aux rôles de pur rouage administratif et de distributeur de prébendes, l’explosion des réseaux de corruption, l’instrumentalisation de l’islam comme outil de gestion politique des « masses ». Et, in fine, après l’inespérée parenthèse démocratique des années 1989-1991, la quasi séparation de facto de l’Algérie en deux pays distincts : une « Algérie du pouvoir » (la seule reconnue internationalement), combinaison des « décideurs » militaire de l’ombre et des membres de leur façade civile pseudo-démocratique logés au Club des pins18 ; et une « Algérie du peuple », celle d’une nation sans État, composée de quelque trente millions de personnes soumises au pouvoir discrétionnaire des premiers.

Il est évidemment impossible ici de restituer en détail les épisodes multiples – parfois rocambolesques, souvent tragiques – qui ont jalonné les luttes pour le pouvoir tout au long de ces années 1980. Soulignons simplement que l’acteur majeur de la période sera un modeste colonel, ancien DAF qui avait toujours été hostile à Boumediene, Larbi Belkheir. Nommé en 1980 chef de cabinet de Chadli – dont il avait été l’adjoint à la tête de la 2e région militaire –, il va progressivement s’imposer dans l’ombre comme l’homme fort du pouvoir (bénéficiant de surcroît du soutien constant et discret des plus hautes sphères de gouvernement français, après l’arrivée de François Mitterrand à la présidence de la République en 1981). L’une des principales sources de sa puissance sera la très discrète mise à l’écart en 1983 de Messaoud Zéghar (dit Rachid Casa), intermédiaire principal des réseaux de corruption dépendant de Boumediene, réseaux dont le jeune colonel – il est alors âgé de quarante-cinq ans – prendra pour l’essentiel le contrôle19.

Manœuvrant avec une grande habilité, Belkheir et le « clan des DAF » vont parvenir en quelques années à éliminer (ou à se rallier) les principales figures du « clan des Orientaux » : ce sera notamment le cas du général Mostefa Belloucif, débarqué de son poste de chef d’état-major de l’ANP en novembre 1986, et du général Kamel Abderrahim, d’abord marginalisé puis contraint à la démission en novembre 1988. Et ce sont d’anciens DAF qui vont occuper progressivement les postes clés de l’ANP, comme le général Khaled Nezzar, nommé en 1986 à la tête du commandement des forces terrestres, nouvellement créé20.

Dans le même temps, Belkheir prend soin d’accorder nombre d’avantages matériels aux officiers (création de boutiques réservées, primes diverses, etc.), encourageant également la constitution de puissants réseaux de corruption au sein même de l’armée. Mais l’enjeu essentiel, pour lui et ses alliés, est la conquête de la Sécurité militaire. Dès 1979, ils parviennent à écarter son chef, Kasdi Merbah, dont les hommes seront, les uns après les autres, également mis sur la touche. Et en novembre 1987, la SM est éclatée en deux services : le premier, le plus puissant, directement rattachée à la présidence de la République (c’est-à-dire à Belkheir), est la DGPS (Délégation générale de la prévention et la sécurité), regroupant le renseignement extérieur et le contre-espionnage, sous la direction du général Medjdoub Lakhal Ayat (chef de la SM depuis 1981) ; le second, rattaché au ministère de la Défense, est la DCSA (Direction centrale de la sécurité de l’armée), confiée au général Mohamed Betchine (un « ancien maquisard » rallié aux DAF).

Cette étape importante franchie, le clan Belkheir va engager une manœuvre de plus grande envergure, visant à réformer en surface le système politique et économique, tout en préservant ce qui est devenu pour lui l’essentiel, à savoir le contrôle des circuits d’enrichissement et de corruption développés au cours des années 1980 (principalement par le prélèvement de commissions occultes sur les flux de commerce extérieur21) et le pouvoir de la SM. Pour Belkheir et ses « sponsors » de l’ombre – il est alors très lié à des acteurs du commerce international aussi puissants que discrets, comme le milliardaire libyen Omar Yahia –, il s’agit d’instaurer une variante de l’infitah (ouverture) égyptienne : régime politique autoritaire et secteur privé sous contrôle.

Car, confronté à une jeunesse nombreuse et désespérée par l’absence de toute perspective du fait du chômage, de la misère et de la hogra (mépris) du pouvoir, le système fait désormais eau de toutes parts et sa survie même est en cause. En dehors de l’exploitation du pétrole et du gaz, l’économie est presque en panne, plombée par la dette extérieure, la bureaucratie et les échecs industriels du boumedienisme, situation aggravée par la chute des prix du pétrole au milieu des années 1980. Quant au système politique du parti unique, qui tourne à vide depuis tant d’années, il est un puissant facteur de paralysie, exposant de surcroît inutilement les chefs de l’armée, membres de droit du comité central du FLN depuis l’Indépendance.

C’est dans ce climat délétère qu’éclatent, le 5 octobre 1988, de violentes émeutes populaires, qui voient des milliers de jeunes dévaster tous les locaux symboles du pouvoir, à Alger et dans les grandes villes. Sous la direction du général Khaled Nezzar, l’armée sort les chars et tire à l’arme lourde sur cette jeunesse révoltée. On comptera plus six cents morts, des milliers de personnes arrêtées et systématiquement torturées. On le sait aujourd’hui par de nombreux témoignages, ces émeutes ne devaient rien au hasard : elles ont été déclenchées par une série de provocations soigneusement calculées par Belkheir et ses équipes22. La répression avait également été planifiée, mais il n’était pas prévu qu’elle devienne aussi meurtrière, du fait de l’ampleur inattendue de la révolte et de la sauvagerie sans freins des forces de « sécurité »23.

Le traumatisme est considérable : pour la première fois à cette échelle depuis 1962, l’armée a froidement tiré sur le peuple, ouvrant une nouvelle et profonde brèche dans le mythe de l’unité armée-nation. Certes, à court terme, l’événement produira une partie de l’effet recherché par ses instigateurs : il servira à justifier, aux yeux de l’opinion sidérée, l’annonce surprenante, par le président Chadli le 10 octobre, de la fin du parti unique et d’une nouvelle Constitution, consacrant – non sans de nombreuses limites – le multipartisme et la liberté de la presse (sauf pour la radio et la télévision). Et, en sous-main, il permettra au clan Belkheir de briser plusieurs des derniers bastions qui lui résistaient : dès novembre, la direction du FLN est « normalisée », le patron de la DGPS est débarqué (et remplacé par le général Betchine), le général Nezzar prend la tête de l’armée et, surtout, la plupart des derniers officiers supérieurs « orientaux » sont limogés.

Reste que, dans la nouvelle période qui s’ouvre alors, le contrôle de l’armée par les comploteurs d’octobre ne suffit pas, car le plan initial d’une simple ouverture « cosmétique » n’a pu être réalisé. La violence de l’armée est allée trop loin : confronté à une très forte mobilisation de la « société civile », le clan Belkheir sera contraint à un retrait relatif, qui va laisser, quelques mois plus tard, une marge de manœuvre imprévue à l’équipe gouvernementale des jeunes réformateurs modernistes du FLN.

1989-1990 : la démocratisation sous contraintes

Début 1989, totalement ignorante de ces manœuvres de l’ombre, la nation algérienne commence à croire, à la faveur du référendum d’adoption de la nouvelle Constitution, le 23 février, qu’elle recouvre enfin sa véritable souveraineté. Des dizaines de partis politiques sortent du néant et la nouvelle presse « indépendante » célèbre le « retrait de l’armée dans ses casernes ». Bien que le nouveau chef du gouvernement, nommé le 5 novembre 1988, soit… Kasdi Merbah, l’ancien chef de la SM des années Boumediene, une extraordinaire ébullition s’empare de la jeunesse, convaincue qu’elle va enfin pouvoir prendre son avenir en main.

En septembre 1989, la nomination du Premier ministre « réformateur » Mouloud Hamrouche et la légalisation du Front islamique du salut (FIS) – né quelques mois plus tôt du regroupement de plusieurs courants de l’islam politique hostiles au pouvoir, qui s’étaient affirmés depuis quelques années – apparaissent à beaucoup comme la consécration de cette ouverture. L’impression n’est pas totalement infondée, mais bien peu savent qu’elle est le fruit de l’initiative mal contrôlée des « décideurs » du clan Belkheir. Lesquels naviguent à vue dans leur entreprise d’« aggiornamento sous contraintes » qu’ils ne maîtrisent plus vraiment, en espérant que le « message » des massacres d’Octobre aura convaincu aussi bien leurs alliés civils et militaires que la population, des « lignes rouges » à ne pas franchir. D’un côté, ils attendent que les économistes éclairés proches de Hamrouche les aident à moderniser l’économie, sans toucher à leurs privilèges et à leurs commissions. De l’autre, ils attendent du FIS, dont la direction est, dès sa création, largement infiltrée par des hommes tenus par la SM, qu’il encadre « efficacement » cette jeunesse turbulente, prompte à adhérer au discours populiste des islamistes, promettant la conquête de la dignité et la fin de la corruption.

Un jeu assurément complexe par la combinaison d’objectifs en partie contradictoires, même si les décideurs disposent de quelques cartes solides, dont la moindre n’est pas le soutien de la France de François Mitterrand (préoccupé par la chute des exportations française vers l’Algérie, du fait de celle de ses recettes pétrolières et gazières, Paris ouvre, le 8 janvier 1989, une ligne de crédits de 7 milliards de francs au profit d’Alger, destinée à l’achat de biens français). Mais sur le plan économique comme sur le plan politique, leurs calculs vont échouer.

Les technocrates « réformateurs », bien qu’ils soient dépourvus de toute base politique, procèderont en effet – selon le mot de Hocine Aït-Ahmed – à une « ouverture par effraction ». Ils se lanceront courageusement dans un plan d’assainissement de l’économie visant à la moderniser et à la libérer de la tutelle de la « Françalgérie ». Ce qui les amènera, dès le début 1990, à s’attaquer sérieusement aux réseaux de corruption – et donc au clan Belkheir lui-même, avec lequel ils avaient noué initialement une alliance ami-ennemi pleine d’ambiguïtés24. Et, presque aussi grave, à promulguer à la même époque un décret décidant la dissolution des antennes de la SM dans les entreprises publiques et les administrations, les tristement célèbres « BSP » (bureaux de sécurité préventive)25. Ou encore, crime absolu de lèse-majesté, à soumettre pour la première fois depuis l’Indépendance le budget 1991 de la Défense nationale aux débats de l’Assemblée nationale – ce qui ne se reproduira plus jamais ensuite.

Quant aux islamistes du FIS, l’adhésion à leurs discours dépassera toutes leurs attentes : lors des élections municipales du 12 juin 1990 – les premières à peu près honnêtes depuis l’Indépendance –, ils remportent 54,25 % des suffrages exprimés (un tiers des inscrits) et plus de la moitié des municipalités. Ce qui encouragera les excès d’une minorité d’excités, chantres de la « pureté islamiste » et d’une vision fort primaire de la charia, aux antipodes de la tradition moderniste et cultivée d’un islam politique algérien balayée par le FLN et l’ère Boumediene – et oubliée en France, où un éditeur de renom l’avait pourtant accueillie dans les années 195026.

Plus inquiétant encore pour le clan Belkheir, l’armée menace de basculer. Malgré les efforts consentis pendant les années 1980 pour neutraliser le corps des officiers à force de prébendes et de promesses de « professionnalisation », nombre d’entre eux, par conviction ou par opportunisme, semblent se préparer à la victoire du FIS aux élections législatives prévues en juin 1991. Les salles de prière se multiplient dans les casernes et l’on voit même des généraux aux mœurs dissolues s’afficher désormais comme de fervents musulmans…

Le dos au mur, les acrobates prêts à tout pour conserver le pouvoir vont alors engager une nouvelle manœuvre, restée très largement secrète à l’époque, pour reprendre l’initiative. Le 27 juillet 1990, le « général-major » Khaled Nezzar – fraîchement promu à ce grade le 5 juillet – est nommé ministre de la Défense, ce qui rompt avec la tradition instaurée par Boumediene d’attribuer ce poste au chef de l’État. Et, le 4 septembre 1990, forçant à nouveau la main à Hamrouche, la SM est reconstituée, ses deux branches séparées en 1987 étant réunies à nouveau sous le nom de « Département du renseignement et de la sécurité » (DRS), placé sous la seule autorité du ministre de la Défense.

En vérité, Belkheir et ses hommes viennent enfin de prendre l’entier contrôle du « cœur » du pouvoir réel. La direction du DRS est confiée à un homme sûr, le colonel Mohamed Médiène, dit « Tewfik » – lequel obtient de renforcer les unités opérationnelles propres à la police politique (comme le GIS, Groupe d’intervention spéciale), distinctes de celles de l’ANP. Et celle des deux directions principales de la « nouvelle » structure à deux hommes liges des généraux Belkheir et Nezzar : le colonel Smaïl Lamari, dit « Smaïn », très proche de la DST française, prend la tête de la DCE (Direction du contre-espionnage, chargée de la surveillance de la société et des « coups tordus ») ; et le colonel Kamel Abderrahmane, un ex-« marsien », prend celle de la DCSA (Direction centrale de la sécurité de l’armée).

Le tournant est décisif. Et, plutôt que le coup d’État de janvier 1992, c’est sans doute cette date, septembre 1990, qui marque pour l’Algérie le début du règne presque sans partage du clan affairiste et intimement – mais secrètement – lié à la France, règne qui dure encore près de quinze ans plus tard. En effet, début 2005, les principaux hommes clés qui prennent alors en main les destinées de l’armée et du pays sont toujours en place : le général Larbi Belkheir, après une éclipse apparente de 1992 à 2000, est depuis à nouveau l’inamovible chef de cabinet du président de la République (dont la fonction principale est de « meubler la façade ») ; et les généraux « Tewfik » et « Smaïn » occupent toujours les mêmes postes à la direction du DRS… C’est sous leur règne que l’armée va être durablement ravalée au rang d’un simple outil d’oppression de la nation, au profit d’une minorité.

Le coup d’État militaire de janvier 1992

En décembre 1990, le ministre de la Défense Khaled Nezzar soumet confidentiellement au Premier ministre Mouloud Hamrouche un document extraordinaire, révélateur à lui seul du rapport très singulier – et sans beaucoup d’équivalents dans l’histoire contemporaine des rapports armée-nation – que les nouveaux chefs de l’armée algérienne entretiennent avec le pouvoir exécutif. Élaboré par les généraux Mohamed Touati et Abdelmadjid Taghrirt, ce document – qui sera ensuite connu sous le nom de « plan Nezzar », car il en assumera la paternité en le publiant dans ses Mémoires en 199927, le qualifiant de « plan d’état-major » – est intitulé Mémoire sur la situation dans le pays et point de vue de l’Armée nationale populaire. Il propose, en termes à peine voilés, une série de mesures illégales de manipulation et de désinformation pour éliminer la « menace islamiste ».

« En somme, explique le document, l’objectif déclaré et avéré [des islamistes] consiste à déboucher au plus tôt sur des élections quasiment gagnées d’avance par un dosage savant de peur et d’espoir, basé sur un sentiment de désarroi de la population, elle-même soumise à des mécanismes de comportement empruntant à l’irrationnel. » Un scénario jugé inacceptable28, qui appelle la mise en œuvre de deux « plans » : un « Plan A » visant « à réaliser les conditions pour un succès électoral des forces démocratiques avec participation des formations extrémistes » ; et, en cas d’échec du Plan A, un « Plan B », pour « neutraliser d’autorité les formations extrémistes avant l’échéance des élections ».

Ce « programme » est sèchement rejeté par le gouvernement Hamrouche, qui considère, à juste titre, que le problème principal de l’Algérie est l’éradication des réseaux de corruption et qu’il est en mesure de contrôler une vague islamiste au demeurant sur le déclin (et loin d’être majoritaire). Le « plan Nezzar » sera pourtant appliqué dans l’ombre, presque à la lettre, par le clan Belkheir – aux adaptations près imposées par les circonstances. Dans les premiers mois de 1991, le DRS multiplie les opérations d’infiltration des groupes islamistes radicaux, allant jusqu’à préparer des « faux maquis » (inspirés des méthodes de l’armée française pendant la guerre d’Indépendance29) et à confectionner des « listes noires » d’intellectuels et militants laïques à éliminer, attribuées au FIS30.

En mai-juin 1991, la direction du FIS est subtilement manipulée par le DRS pour déclencher une « grève insurrectionnelle », qui servira de prétexte pour atteindre un quadruple objectif : une répression brutale par l’armée, se soldant par plus de trois cents morts et des milliers d’arrestations ; l’éviction du gouvernement de Mouloud Hamrouche – devenu décidément trop dangereux –, contraint à la démission le 3 juin ; l’arrestation, le 30 juin, des deux principaux leaders du FIS, Abassi Madani et Ali Benhadj, qui seront condamnés à douze ans de prison ferme ; et le report de six mois des élections législatives, initialement prévues le 27 juin. Pour n’importe quel autre pays, la presse internationale aurait parlé de « coup d’État sanglant » ; or l’événement est à peine couvert. C’est que, trois mois plus tôt, la plupart des envoyés spéciaux de médias étrangers (et surtout les Français) ont été expulsés manu militari et que ceux qui tentent de revenir en juin sont systématiquement refoulés. Si bien que, désinformation aidant, l’affaire est ramenée à un banal changement de gouvernement, un peu agité certes.

Le nouveau gouvernement de Sid-Ahmed Ghozali (ancien dirigeant de la Sonatrach, l’entreprise publique chargée de l’exploitation des hydrocarbures), exécutant dévoué des putschistes, sera principalement chargé, sous le contrôle actif du DRS, de charcuter le découpage électoral et de cajoler les dirigeants du FIS encore en liberté pour obtenir les résultats implicitement spécifiés par le « Plan A » de Nezzar : un tiers des votes au FLN, un tiers aux islamistes du FIS et le dernier aux « démocrates » – catégorie incluant aussi bien les authentiques opposants laïques du FFS (Front des forces socialistes, du vieux leader historique Hocine Aït-Ahmed) que les différents partis « républicains » ultraminoritaires créés à l’initiative du clan Belkheir en 198931.

Comme on le sait, ce calcul échouera, puisque le premier tour des élections législatives, le 26 décembre 1991, a donné au FIS 47,3 % des suffrages exprimés (moins d’un quart des inscrits) et cent quatre-vingt-huit sièges sur les quatre cent trente et un à pourvoir, ce qui donnait aux islamistes la certitude d’une majorité absolue au Parlement après le second tour. Personne n’a pu déterminer clairement à ce jour si ce résultat d’élections jugées en général assez honnêtes est le fait des erreurs techniques du DRS et du gouvernement Ghozali en matière de découpage électoral, ou, à l’inverse, celui d’un changement de stratégie des « décideurs » visant à donner une victoire nette au FIS de façon à pouvoir justifier la mise en œuvre du « Plan B ».

Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : Belkheir et ses alliés décident de passer à l’« éradication » définitive du « problème FIS ». Certains que le président Chadli est disposé à cohabiter avec la future majorité parlementaire, les 28 et 30 décembre, raconte l’ex-colonel du DRS Mohammed Samraoui, « les généraux Khaled Nezzar, Larbi Belkheir et Mohamed Lamari32 [organisent] deux “conclaves” secrets de la direction de l’armée, au siège du Commandement des forces terrestres à Aïn-Naâdja. Y étaient présents pratiquement tous les officiers supérieurs de l’ANP, du ministère de la Défense nationale et de l’état-major, soit une cinquantaine de personnes. À cette occasion, les chefs de l’armée invitèrent fermement les participants à signer (et à faire signer par leurs collaborateurs) un texte demandant la “destitution du président de la République qui cherche par sa politique de compromission à envoyer les officiers de l’ANP à la potence”33. »

La suite des événements est aujourd’hui parfaitement connue et documentée34 : le 11 janvier 1992, le président Chadli est effectivement contraint à la démission (et contraint à antidater au 4 janvier la dissolution de l’Assemblée nationale, pour « justifier » un vide institutionnel) ; le 12, le « Haut Conseil de sécurité » décide, illégalement, l’annulation du second tour du scrutin ; le 14, les putschistes créent une instance parfaitement anticonstitutionnelle pour diriger l’État, le « Haut Comité d’État » (HCE), composé du général Nezzar et de quatre civils, dont son président, Mohammed Boudiaf, un ancien « chef historique » de la guerre de libération passé à l’opposition dès 1962, ramené in extremis par les généraux de ses vingt-huit ans d’exil ; le 9 février, l’état d’urgence est adopté, suivi de l’arrestation de milliers d’élus, militants ou sympathisants du FIS (systématiquement torturés et envoyés illégalement dans des camps de détention au Sahara) et de la dissolution du FIS lui-même, le 4 mars.

En cette période, les généraux putschistes – que l’on appellera plus tard « janviéristes » – ont deux préoccupations majeures : s’assurer du soutien de Paris et éviter que des fractions de l’armée se dressent contre leur entreprise. C’est pour garantir le premier point qu’ils ont pris grand soin d’« essayer de respecter une procédure presque [sic] constitutionnelle », comme le reconnaîtra cyniquement l’ancien ministre socialiste Claude Cheysson, l’un de leurs plus fervents soutiens à Paris35. Et c’est aussi dans ce but que les généraux ont organisé la mobilisation de la toute petite minorité de civils francophiles liés au pouvoir – politiques, syndicalistes, intellectuels… –, totalement coupés du peuple et farouchement anti-islamistes, qui réclameront à cor et à cris, « pour sauver la démocratie », l’interruption du processus démocratique.

La manœuvre réussira parfaitement et, dès le début janvier, le président François Mitterrand fait discrètement connaître à Alger son soutien au putsch. Lequel ne suscitera d’ailleurs guère de réprobation dans les médias français, déjà assez largement gagnés aux thèses « éradicatrices » des civils algériens « républicains » et francophones – dont les discours vis-à-vis des islamistes ressemblent étonnamment, mutatis mutandis, à celui des colons français ultras de l’Algérie coloniale vis-à-vis des « indigènes » nationalistes dans les années 1930 et 194036.

Sur le second point, la situation est plus délicate. Car si la majorité de la hiérarchie militaire, par conviction ou par opportunisme, s’est ralliée au coup d’État, beaucoup d’officiers intermédiaires et d’hommes de troupe y sont hostiles – qu’ils aient ou non voté FIS, ils sont, eux, sincèrement attachés au mythe de l’armée républicaine au service de la nation. L’un de ces officiers, le capitaine Ahmed Chouchane, très connu et respecté dans l’armée, car il était un instructeur admiré de plusieurs promotions de jeunes officiers à l’Académie militaire interarmes de Cherchell, révèlera à ce propos en 2002 un épisode étonnant : dès janvier 1992, plusieurs de ces jeunes officiers, affectés à la garde rapprochée des principaux chefs de l’armée, étaient venus le voir pour qu’il les aide à réaliser un plan d’assassinat de ces généraux, qu’ils pouvaient parfaitement réussir. Mais Chouchane les en dissuadera, car il estimait qu’une telle action ferait basculer le pays dans la guerre civile37. Peu après, le capitaine sera secrètement arrêté, avec soixante-six autres militaires.

Cet épisode sera suivi d’une opération de « purge » de grande envergure, menée avec férocité par le DRS dans les rangs de l’armée, comme le relatera l’ex-lieutenant Habib Souaïdia, alors jeune officier fraîchement nommé dans les « forces spéciales » de l’ANP : « Arrestations et liquidations physiques se sont succédé à un rythme infernal. Plusieurs militaires ont été poussés à la désertion même si, souvent, ils n’avaient aucune sympathie pour les islamistes. […] Dans les casernes de la 1re région [militaire], on ne pouvait plus dire ce qu’on pensait, de peur de voir ses propos déformés et rapportés aux hommes de la DCSA38. »

C’est sans doute à ce moment-là que le dernier lien qui rattachait encore l’armée à la nation, à savoir l’ancrage populaire de ses effectifs (sur 135 000 hommes qu’ils comptaient à l’époque, 70 000 étaient des appelés du contingent), a été définitivement brisé. Les années de guerre atroce qui suivront allaient parfaire ce divorce, qui a transformé l’ANP, ou du moins une partie de celle-ci, en une armée de guerre civile.

Un terrorisme d’État d’une forme largement inédite

Sur la réalité de cette « sale guerre » secrète, beaucoup de vérités sont aujourd’hui connues (notamment par les témoignages de nombreux officiers et policiers dissidents, mais aussi de milliers de victimes), même si elles ont été beaucoup moins entendues que les flots de mensonges et de désinformation orchestrés par le DRS, et souvent relayés par les médias français – parfois par ignorance, souvent par conviction idéologique, autorisant tous les aveuglements face aux manipulations.

On ne peut ici rendre compte du détail des treize années de cette guerre, qui a fait de 150 000 à 200 000 morts39, quelque 18 000 « disparus », des centaines de milliers d’infirmes et d’orphelins, plus de 500 000 exilés, de 1,5 à 2 millions de personnes déplacées… En bref, qui a marqué, par son horreur, la société algérienne pour plusieurs générations. À l’encontre de toute évidence, elle a été le plus souvent présentée comme un affrontement inexpiable entre islamistes fanatiques et militaires républicains40. On en rappellera ici simplement les traits essentiels.

Les premiers mois de 1992 ont été marqués par une répression violente et « tous azimuts » – caractérisée principalement par les arrestations de masse et la systématisation des exécutions extrajudiciaires –, contre l’« ennemi » islamiste. Absolument pas préparé à une telle situation, le FIS a été très vite démantelé, et seuls quelques leaders radicaux se sont alors lancés dans la lutte armée – ignorant que, dans le même temps, le DRS activait ses faux maquis encadrés par ses agents, qui constitueront, en octobre 1992, le « Groupe islamique armé » (GIA).

Les généraux putschistes de l’ANP et les chefs du DRS étaient clairement déterminés à mettre en œuvre une violence de type génocidaire, comme en atteste l’incroyable déclaration du chef de la DCE, le colonel Smaïl Lamari, devant ses cadres en mai 1992 : « Je suis prêt et décidé à éliminer trois millions d’Algériens s’il le faut, pour maintenir l’ordre que les islamistes menacent41. » Mais ils étaient encore freinés par la nécessité de faire avaliser leurs mesures répressives « légales » par le président Mohammed Boudiaf, utile paravent qu’ils avaient placé à la tête de la façade pseudo-légale du régime. Or, celui-ci ruait dans les brancards. Coupé depuis trois décennies des réalités de son pays, il avait toutefois rapidement compris que celui-ci était d’abord gangrené par les réseaux de corruption au plus haut niveau, qu’il avait dès lors entrepris de démanteler, avec l’aide de quelques officiers intègres. Envoyés à Paris pour enquêter sur les biens illégalement acquis par les membres du clan Belkheir, ils seront sèchement éconduits par le gouvernement socialiste du Premier ministre Pierre Bérégovoy, et proprement liquidés à leur retour par le DRS (sans doute informé par leurs homologues des services français42).

Quant au président Boudiaf, il sera également assassiné, le 29 juin 1992 à Annaba – en direct à la télévision ! –, par un officier de sa garde rapprochée, dont l’enquête officielle dira qu’il s’agissait d’un « islamiste isolé ». En réalité, il ne fait guère de doute que le meurtre – il avait été précédé de deux tentatives infructueuses – a été décidé par les généraux « janviéristes », et soigneusement organisé par le chef de la DCE, le colonel Smaïl Lamari43.

La voie est alors dégagée pour la mise en place d’une effroyable « machine de mort », en large partie secrète, qui va plonger le pays dans une atroce spirale de terreur pendant plus de six ans44. Dans un remarquable rapport publié en 2003, Algérie : la machine de mort45, l’association de défense des droits de l’homme Algeria-Watch a donné la première description d’ensemble de ce terrorisme d’État d’une forme largement inédite, même s’il a emprunté largement à l’expérience de… la première « guerre d’Algérie » : « Ceux que l’on a appelés les généraux “janviéristes”, pour conserver leur pouvoir et leurs fortunes nourries par la corruption, […] n’ont pas hésité à déchaîner contre leur peuple une répression sauvage, utilisant, à une échelle sans précédent dans l’histoire des guerres civiles de la seconde moitié du xxe siècle, les techniques de “guerre secrète” théorisées par certains officiers français au cours de la guerre d’indépendance algérienne, de 1954 à 1962 : escadrons de la mort, torture systématique, enlèvements et disparitions, manipulation de la violence des opposants, désinformation et “action psychologique”, etc. »

Algeria-Watch explique que « la pratique généralisée de la torture, “banalisée” par les forces de sécurité depuis 1962, est en quelque sorte au fondement de la folie meurtrière qui se déchaînera trente ans plus tard, caractérisée par le mépris absolu de la vie humaine et du corps des adversaires supposés (assimilés, qu’ils soient islamistes ou non, à des “infra-humains”). Une folie qui prendra bien d’autres formes, causant des dizaines de milliers de morts : exécutions extrajudiciaires de masse, généralisation des “disparitions”, manipulation de la violence islamiste pour la réalisation de massacres de masse, etc. »

Islam radical et manipulations

Ce dernier point est évidemment essentiel. Que des groupes armés se réclamant de l’islam aient commis des crimes atroces ne fait absolument aucun doute. Mais le fait qu’ils se réclament de l’islam, dans des revendications souvent très argumentées au plan théologique, suffit-il à attester l’origine « islamique » de ces violences ? C’est là que les stratèges du DRS ont considérablement innové par rapport à leurs maîtres des 5e bureaux de l’armée française pendant la première guerre d’Algérie, dont les faux maquis « nationalistes » ont été globalement des échecs46. Les manipulations du DRS, très habiles, ont tablé à la fois, avec succès, sur la faiblesse politique de la plupart des leaders islamistes – dont beaucoup prendront pour argent comptant les fausses fetwas du GIA « made in DRS », allant jusqu’à les approuver, du moins jusqu’en 1995 – et sur la crédulité des médias occidentaux – tout aussi prompts à prendre pour argent comptant le spectacle des « Afghans » extrémistes défilant dans les rues d’Alger dans les années 1990 et 199147 que les « revendications » des effroyables massacres de 1997.

Or, il est désormais clairement établi que, dès 1992 et 1993, ces groupes « se réclamant de l’islam », schématiquement, relevaient de trois catégories : des groupes encadrés par de faux « émirs » du DRS – souvent des officiers s’étant fait passer pour des déserteurs –, dont les membres ignoraient que leurs chefs prenaient leurs instructions auprès des services de l’armée ; des groupes vraiment autonomes (issus de courants assez divers) ; et d’autres, enfin, entièrement composés d’agents du DRS ou des forces spéciales se faisant passer pour des islamistes.

C’est ce qui ressort de l’étude la plus complète – et la plus rigoureuse – menée à ce jour sur la nébuleuse islamiste armée, celle de la journaliste Salima Mellah, rendue publique en novembre 200448. Elle montre notamment que « c’est avec la prise de pouvoir [à la tête du GIA] par Djamel Zitouni (agent du DRS), en octobre 1994, que le GIA devient un véritable instrument de lutte contre-insurrectionnelle entre les mains des chefs du DRS » et qu’à partir du début de 1996, il n’existe pratiquement plus de groupe islamiste qui ne soit contrôlé par eux. Cela rendra possible, pour perpétrer les massacres de masse de civils de 1996 à 1998, l’utilisation de certaines unités du GIA par les chefs de l’armée, dans le cadre du conflit qui les opposait alors au chef de l’État, le général Liamine Zéroual49.

Le fait que la terreur d’État masquée soit allée jusqu’à de telles extrémités s’explique en partie par la double stratégie suivie au départ par les généraux « janviéristes » : d’un côté, une politique de répression « tous azimuts », destinée à ne laisser d’autre issue à la jeunesse révoltée que de « monter au maquis » ; et de l’autre, utiliser les groupes made in DRS pour assassiner des militaires et des policiers afin de « motiver les troupes ». Évoquant les premiers mois de 1992, l’ex-colonel Samraoui explique le pourquoi de ce second axe : « À l’époque, en effet, la hantise [des “janviéristes”], au premier rang desquels les généraux Larbi Belkheir et Khaled Nezzar, était qu’une partie de l’armée et de la police refuse de les suivre dans leur politique d’“éradication” de l’islamisme, voire se lève contre eux. Leur calcul, très probablement, était que, une fois ce danger écarté et le ralliement de tous obtenu – une affaire de quelques mois, tout au plus –, il suffirait de liquider définitivement les groupes islamistes manipulés (après les avoir utilisés pour éliminer ceux qui ne l’étaient pas) pour que tout rentre dans l’ordre. Mais ce calcul criminel allait “déraper”, enclenchant une spirale de l’horreur incontrôlable : ses instigateurs n’avaient sans doute pas prévu que la haine pour le peuple qu’ils allaient ainsi faire naître chez les jeunes cadres du DRS, de la police et des forces spéciales de l’ANP, déboucherait sur des violences et des crimes d’une telle ampleur que la seule façon de les “gérer” serait la fuite en avant dans toujours plus d’horreur et de manipulations, au prix de dizaines de milliers de morts50. »

Ce sont en effet principalement les unités du DRS et les troupes d’élite de l’ANP – les quelques milliers d’hommes des régiments de paracommandos – qui ont été engagées dans cette « spirale de l’horreur ». Au prix de la constitution de véritables « régiments des assassins » (comme le fameux 12e RPC51) et des ravages terribles de la drogue dans la plupart de ces unités – les hommes choisissant notamment d’absorber de puissants cocktails d’euphorisants avant des opérations d’« égorgement », qui seraient ensuite attribuées aux islamistes52.

Pour autant, cela suffit-il à expliquer l’ampleur et la durée de la guerre ? Comment comprendre que, l’essentiel des groupes islamistes autonomes ayant été détruits dès 1995, la violence attribuée aux groupes « se réclamant de l’islam » se soit intensifiée au-delà de l’imaginable au cours des trois années suivantes ? Les témoignages et études précités – ainsi que bien d’autres53, y compris nos propres travaux, auxquels je me permets ici de renvoyer54 – ne laissent absolument aucune place au doute : l’arme de la terreur – celle des groupes islamistes contrôlés par le DRS, celle des forces spéciales ou celle des milices civiles créées à partir de 1994 – est devenue au cours de ces années l’outil principal de gestion de la société et des conflits au sommet du pouvoir par les « décideurs » de l’armée, et plus précisément par les chefs du DRS, les généraux « Tewfik » et « Smaïn », qui ont été en vérité les principaux ordonnateurs des modalités d’engagement des unités de l’ANP.

Il ne s’agit pas là d’une « représentation » biaisée des atrocités commises « au nom de l’islam », mais de la conclusion inéluctable d’une analyse aussi froide que possible des informations disponibles, comme nous en formulions l’hypothèse en 2000 à propos des grands massacres « islamistes » de l’automne 1997 organisés par le DRS : « Pour les organisateurs de ces crimes, l’ensemble de l’opération aurait permis de faire passer plusieurs “messages” : au président Zéroual que ce n’est pas à lui d’organiser la recomposition du champ politique en négociant pour son compte avec les dirigeants du FIS ; à ces derniers et aux chefs de l’AIS55, qu’ils n’ont d’autre choix que d’accepter une trêve à leurs conditions, s’ils veulent que prenne fin la terreur qui frappe leurs partisans ; au peuple algérien qu’il n’a plus d’autre recours, dans ce tourbillon de folie sanguinaire, que de continuer à plier l’échine et à se soumettre à la loi des “décideurs” ; et, enfin, à la communauté internationale, de comprendre une bonne fois pour toutes que la “barbarie islamiste” est capable de telles horreurs qu’il est dans son intérêt de soutenir les seuls qui peuvent lui faire rempart, fussent-ils corrompus et peu fréquentables56. »

Ce dernier « message » – alors reçu « cinq sur cinq » par la communauté française de renseignement – a depuis été confirmé par un « chef d’entreprise longtemps proche de Jacques Chirac » qui expliquait cyniquement, en 2002, à Aggoun et Rivoire : « Qui commet ces massacres ? Ce sont les quelques membres du club, et le club est toujours là. Maintenant, je préfère avoir le club que d’avoir Benhadj, Madani et les talibans57… »

Pour autant, cette réalité n’exonère en rien de leur responsabilité les chefs islamistes qui ont choisi la voie de la lutte armée à partir de 1992, comme l’a justement souligné Salima Mellah : « D’une part, parce que nombre d’entre eux, militant à la base, ont accepté (parfois sous la contrainte) à partir de 1995-1996 de se placer sous le leadership de chefs sanguinaires et de perpétrer à leur instigation massacres et crimes atroces : même en admettant qu’ils ignoraient que ces chefs étaient des agents du DRS et qu’ils aient été manipulés à leur insu, ils n’en sont pas moins coupables de ces crimes (et il n’est pas acceptable, au regard du droit international et du simple respect des victimes, que la loi dite de “concorde civile” leur ait accordé une amnistie de facto). Et, d’autre part, parce que nombre de chefs politiques de la mouvance islamiste du FIS, dans la clandestinité en Algérie ou exilés, ont eu une attitude plus qu’ambiguë vis-à-vis des crimes prétendument commis “au nom de l’islam”. Jusqu’à la mi-1995, espérant sans doute pouvoir encore gagner à leur cause les troupes des GIA, ils ont souvent gardé le silence sur leurs crimes, quand ils ne les ont pas implicitement approuvés. Et, à partir de 1996, même si la plupart de ces chefs ont alors dénoncé systématiquement les actes barbares des GIA, car ils avaient compris qu’ils étaient devenus l’instrument exclusif du DRS, ils ne l’ont jamais fait en se donnant véritablement les moyens d’être entendus de la communauté internationale […]. Qu’il s’agisse, pour beaucoup, du prix de leur ralliement avoué ou caché au pouvoir, ou, pour d’autres, du souci de conserver une forme de légitimité à la lutte armée contre ce pouvoir, ce “demi-silence” a joué son rôle dans l’impunité internationale dont a bénéficié le terrorisme d’État des généraux “janviéristes”.

« Bien sûr, il ne faut pas sous-estimer le fait que cet aveuglement politique des ex-dirigeants du FIS survivants s’explique en partie par l’élimination systématique par le pouvoir des cadres du mouvement qui auraient été les plus enclins à rechercher une solution politique, et non militaire, à la crise (en atteste de façon exemplaire l’assassinat à Alger par le DRS – évidemment déguisé en “crime islamiste” –, le 22 novembre 1999, d’Abdelkader Hachani, dont tous les observateurs s’accordaient à reconnaître le sens politique). Depuis la fin des années 1990, de nombreux ex-dirigeants du FIS encore en vie ont notoirement été repris en main par le pouvoir. Et cette convergence est l’une des explications à la difficulté d’établir aujourd’hui les responsabilités respectives dans les crimes de la “sale guerre” – et en particulier dans les massacres – des islamistes et des chefs réels de l’État algérien58. »

Deux Algérie ?

Que le « terrorisme islamiste » ait été directement entretenu par les chefs de l’armée et du DRS, on en a une autre preuve avec le témoignage sur la « sale guerre » de l’ex-lieutenant Habib Souaïdia, membre d’un régiment des forces spéciales de 1992 à 1995. Dans son livre, il raconte en détail comment, à de très nombreuses reprises, des ordres supérieurs lui interdisaient d’agir efficacement contre les maquis islamistes. Et il fait cette terrible révélation sur le climat qui prévaut alors au sein de l’armée : « Nous étions nombreux, parmi les jeunes officiers, à penser que les mauvaises méthodes de travail que l’on nous imposait, comme les coups tordus des hommes de la SM, n’étaient pas le fruit du hasard ou de l’incompétence, mais bien une politique délibérée. Objectif : augmenter le niveau de la violence terroriste pour maintenir la population dans la peur. D’ailleurs, entre nous, y compris ceux qui n’hésitaient pas à faire les sales besognes, nous disions souvent : “Tiens, qu’est-ce qu’à encore fait la “société” aujourd’hui ?” La “société” (charika en arabe), c’était pour nous la “Société nationale de formation des terroristes”, c’est-à-dire l’armée, ou du moins ses grands chefs59. »

On comprend que, quand les « janviéristes » décident de mettre fin à l’« hyperterreur » à partir de 1999 – du fait, notamment, qu’elle était devenue inutile après le règlement des conflits au sommet par la démission du président Liamine Zéroual en septembre 1998 –, c’est une armée brisée qui sort de cette période où les ordres reçus régulièrement de la part des plus hauts responsables militaires (à commencer par le chef d’état-major, le général Mohamed Lamari) étaient : « Exterminez-les tous ! », « Je ne veux pas de prisonniers, je veux des morts ! », « Habtouh lel-oued60 ! », « À périmer après exploitation61 ! », « Ramenez les têtes ! »…

Loin, très loin, du mythe fondateur d’une armée « incarnant » à elle seule la nation, celle-ci est devenue désormais un simple instrument du pouvoir. Et ce pouvoir est désormais celui de la seule police politique, l’ex-SM devenue DRS : elle n’était qu’un instrument sous l’ère Boumediene, elle a été un enjeu sous l’ère Chadli, elle est désormais le pouvoir nu, le « parti unique » du pays, une « armée spéciale » qui contrôle l’armée normale. Au point que le véritable homme fort de l’Algérie de 2005 est peut-être plus le général Tewfik Médiène, chef du DRS, que son ex-mentor Larbi Belkheir, l’« homme des Français ».

Et c’est aussi une population brisée qui émerge de ces années de terreur. Une population au demeurant parfaitement lucide sur les responsables, comme en témoignait en 2001 une Algérienne vivant en France, après un séjour au pays : « À Alger, on dit que ce sont surtout les militaires, et pas les islamistes, qui tuent et qui torturent, mais pas tous les militaires : on sait qu’une guerre de géants fait rage dans les plus hautes sphères du pouvoir militaire et que c’est par massacres de populations interposés qu’ils se battent62. »

Le même témoignage, poignant, rend compte d’un pays désormais coupé en deux : « À Alger, il n’existe plus de classe moyenne, il y a seulement deux clans : les pauvres et les riches. Le deuxième groupe est riche : voitures décapotables, villas sur les bords de mer, restaurants et hôtels dont ils sont les maîtres incontestés. Ils vivent dans un autre monde. Il y a deux mondes, mais deux mondes qui ne se côtoient pas, qui ne se voient pas… C’est fou. Les riches vivent sur une autre planète. Ils ne parlent que français, ils vivent et ils parlent exactement comme le faisaient les colons français riches avant l’indépendance : les gens du peuple, ils les appellent… les “bougnoules” ! »

Ainsi, la rupture amorcée en 1962 est consommée, au point qu’un talentueux journaliste algérien, Sid Ahmed Semiane, a pu écrire en 2005 : « Il existe deux Algérie, séparées physiquement l’une de l’autre : la première, riche, corrompue et arrogante, est celle du pouvoir ; la seconde, pauvre, meurtrie et humiliée, celle d’un peuple abandonné à son propre désespoir63. » Et pour la « seconde Algérie », la première n’est pas appelée autrement – mot terrible – que « El Houkouma » (l’État), ou « Ils », confondant à juste titre dans la même opprobre les chefs de l’armée et des services et leurs clients civils, politiques ou affairistes, qui ont totalement confisqué institutions et administration – au demeurant en pleine déshérence.

Mais le plus grave, sans doute, et que ceux qui prétendent encore incarner la nation semblent désormais totalement identifiés à la France, comme si la guerre de libération n’avait pas eu lieu. Abed Charef, l’un des grands journalistes de sa génération, notait ainsi en novembre 2004, à propos de la célébration du cinquantième anniversaire du déclenchement de la guerre : « Dans la presse [algérienne], on eut droit à plus de témoignages de Français que d’Algériens. Comme si ces derniers n’étaient plus crédibles, y compris sur ce qui a fait leur identité, la guerre de libération. Le pays est obligé de chercher auprès des autres la confirmation de ce qu’il a fait, comme si lui-même n’y croyait pas64 ! » Amère illustration de la victoire de la « confusion des sentiments » dont parlait Harbi…

Ces témoignages, et bien d’autres de même tonalité, sont confirmés par l’évolution de l’attitude de Paris vis-à-vis d’Alger. Tout au long de la « décennie noire », les généraux « janviéristes » ont bénéficié du soutien aussi ferme que discret des gouvernements français successifs : il ne fait aucun doute que, sans ce soutien, la terreur d’État n’aurait jamais pu aller aussi loin – Aggoun et Rivoire en donnent dans leur livre de multiples preuves. Ce soutien ne s’explique pas seulement par l’intérêt de la France à préserver ses approvisionnements en gaz et pétrole algériens (qui représentaient respectivement, en 2003, 23 % et 12 % de sa consommation). En fait, les généraux d’Alger « tiennent » une bonne partie de la classe politique française – droite et gauche confondues –, qui a bénéficié depuis des années de leurs financements électoraux occultes par le canal des « rétrocommissions »65.

La véritable symbiose entre les cercles dirigeants des deux pays (que désigne le terme de « Françalgérie ») explique le rôle décisif que joue Paris dans la gestion de la « sortie de crise » en Algérie depuis 2001. C’est Paris qui a obtenu que les responsables militaires les plus visibles de la décennie noire (les généraux Mohamed Lamari et Brahim Fodhil Chérif) soient débarqués en août 2004. Et la gestion du projet d’amnistie générale annoncé par le président Bouteflika en novembre 2004, visant clairement à absoudre de leurs crimes les chefs de l’armée et du DRS, est en pratique étroitement associée à la préparation du « traité d’amitié » que les deux pays prévoient de signer en 2005 – la seconde initiative devant servir de caution à la première, ce qui a justifié l’engagement des plus hautes instances de l’État français, marqué par les déclarations solennelles du président Jacques Chirac et l’impressionnante série de visites officielles de ministres français à Alger depuis 200366.

L’image des « deux Algérie », juste sur le fond, offre toutefois une vision un peu trop réductrice de la réalité. En effet, il ne faut pas oublier que la nomenklatura de l’« Algérie Club des pins », celle des généraux et de leurs alliés civils, pour réduite qu’elle soit en nombre, dispose d’importants réseaux de clientèles au sein de l’Algérie réelle : entre les membres des forces de « sécurité » – armée, police, gendarmerie, milices… ; près d’un million d’hommes au total – et les multiples réseaux de distribution d’une partie de la rente pétrolière (opportunément renforcés depuis 2002 par les cours élevés du baril), c’est sans doute près du tiers de la population qui se trouve « associée », directement ou indirectement, à l’Algérie des décideurs.

Cette « association » joue évidemment un rôle essentiel pour permettre à ces derniers de « tenir » une société qui n’a plus que l’émeute comme mode d’expression collectif et qui reste de surcroît soumise à une « terreur résiduelle » responsable, de 2000 à ce jour, de plusieurs dizaines de morts violentes chaque mois67.

Les réseaux d’« allégeance obligée » sont toutefois bien loin de conférer la moindre légitimité aux chefs de l’armée et du DRS. La seule « légitimité » dont ils disposent désormais est celle que leur reconnaît la France et, derrière elle, la « communauté internationale » – qui s’accommode volontiers d’un pouvoir algérien présenté comme un acteur important de la lutte internationale contre la mouvance terroriste d’Al-Qaïda.

Malgré l’effroyable oppression à laquelle elle est soumise, la société algérienne de 2005 ne manque pas de ressources ni de cadres de qualité, y compris sans doute dans l’armée. Mais pour parachever la « libération inachevée68 » de la guerre d’Indépendance, pour instaurer enfin une relation armée-nation inscrite dans un cadre démocratique, un considérable travail de reconstruction institutionnelle est inévitable. C’est celui qu’appellent de leurs vœux les opposants politiques les plus lucides, comme le FFS d’Hocine Aït-Ahmed, les ex-« réformateurs » du FLN et les rares cadres de l’ex-FIS encore en vie qui n’ont pas été récupérés par le pouvoir.

Une reconstruction qui restera toutefois très difficile tant que Paris s’obstinera à jouer le rôle de capitale symbolique de son ancienne colonie. Et que perdurera – au nom de la lutte antiterroriste – la politique de Washington de soutien aux généraux d’Alger.

* Directeur des Éditions La Découverte.

1 Mohammed Harbi, Le FLN, mirage et réalité. Des origines à la prise du pouvoir (1945-1962), Éditions Jeune Afrique, Paris, 1980 (et Naqd-Enal, Alger, 1993).

2 Voir notamment : Rémy Leveau (dir.), L’Algérie dans la guerre, Complexe, Bruxelles, 1995 ; Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN, 1954-1962, Fayard, Paris, 2002 ; Mohammed Harbi et Benjamin Stora (dir.), La Guerre d’Algérie. 1954-2004, la fin de l’amnésie, Robert Laffont, 2004.

3 Voir Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN, op. cit., p. 359 sq.

4 Les anciens officiers de l’armée française qui, après l’Indépendance, seront souvent englobés au sein de l’ANP sous l’appellation générique de « clan des DAF », comportent en réalité trois groupes principaux, assez distincts : ceux qui ont déserté pour rejoindre l’ALN dans les années 1958-1959, par véritable conviction nationaliste ; ceux qui ne déserteront que dans les derniers mois de la guerre, par opportunisme (comme le sous-lieutenant Mohamed Lamari, futur chef d’état-major de l’ANP) ; et ceux qui seront directement transférés de l’armée française à l’ANP, après l’indépendance. On estime à quelque deux cents le nombre des DAF ayant rejoint l’ALN après 1961.

5 Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN, op. cit., p. 314.

6 Hocine Aït-Ahmed, L’Affaire Mécili, La Découverte, Paris, 1989, p. 84-86.

7 José Garçon, « La crise de l’été 1962 », in Reporters sans frontières (dir.), Le Drame algérien, La Découverte, Paris, 1996, p. 75-77.

8 Lahouari Addi, « L’armée dans le système politique algérien », in Hasni Abidi (sous la direction de) Algérie : comment sortir de la crise, L’Harmattan, Paris, 2003.

9 Ibid., p. 186.

10 Mohammed Harbi, Une vie debout. Mémoires politiques, tome 1 : 1945-1962, La Découverte, Paris, 2001, p. 183.

11 Lahouari Addi, « L’armée dans le système politique algérien », loc. cit., p. 179.

12 Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN, op. cit., p. 675. Dans cette notation globalement très juste, il ne faut pas négliger les mots « pour l’essentiel ». Car les décennies qui suivront verront quand même de nombreuses éliminations physiques d’officiers supérieurs récalcitrants, souvent déguisées en « accidents ».

13 Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie, crimes et mensonges d’États. Histoire secrète, de la guerre d’indépendance à la « troisième guerre » d’Algérie, La Découverte, Paris, 2004, p. 55.

14 Lahouari Addi, « L’armée dans le système politique algérien », loc. cit., p. 182.

15 Mohammed Harbi, « Au cœur du système : la Sécurité militaire », in Reporters sans frontières (dir.), Le Drame algérien, op. cit., p. 86.

16 Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie, op. cit., p. 60.

17 Ibid., p. 72.

18 Le Club des pins est une zone résidentielle hautement sécurisée, située à vingt kilomètres à l’ouest de la capitale, où résident la plupart des membres de la nomenklatura.

19 Voir Hanafi Taguemout, L’Affaire Zéghar. Déliquescence d’un État : l’Algérie sous Chadli, Publisud, Paris, 1994.

20 Pour les détails de cette lutte de pouvoir au sommet de l’armée, on peut se reporter à l’étude remarquablement informée de Nicole Chevillard, Algérie : l’après-guerre civile, Nord-Sud Export, Paris, 1995.

21 Voir Abderahim Zerouali, « Les circuits de l’argent noir », in Reporters sans frontières (dir.), Le Drame algérien, op. cit., p. 112.

22 Voir Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie, op. cit., chapitre 5, « Octobre 1988, le tournant », p. 116-134.

23 Les comploteurs n’avaient à l’évidence pas lu Machiavel, qui prévenait, dans ses Histoires florentines : « Qu’on se garde d’exciter une sédition dans une ville en se flattant de pouvoir l’arrêter ou la diriger à sa volonté » (cité par Guy Debord, La Planète malade, Gallimard, Paris, 2004, p. 61).

24 Voir sur ce point le témoignage très documenté du ministre de l’Économie du gouvernement Hamrouche : Ghazi Hidouci, Algérie, la libération inachevée, La Découverte, Paris, 1995.

25 Voir Ali Habib, « L’œil du pouvoir : les BSP », in Reporters sans frontières (dir.), Le Drame algérien, La Découverte, Paris, 1996, p. 98-99.

26 Voir Malek bennabi, Vocation de l’islam, Seuil, Paris, 1954 ; et Mémoires d’un témoin du siècle, deux tomes, ENA, Alger, 1965 (cité par François Burgat, L’Islamisme en face, La Découverte, Paris, 1995 ; nouvelle édition augmentée, 2002).

27 Khaled Nezzar, Mémoires, Chihab Éditions, Alger, 1999.

28 « L’enjeu de la situation que vit actuellement l’Algérie est d’une dimension historique, car il met en cause le pays dans son destin de nation souveraine appelée, soit à continuer son essor économique et social, soit à plonger dans un État obscurantiste et médiéval. »

29 Voir Mohammed Samraoui, Chronique des années de sang. Algérie : comment les services secrets ont manipulé les groupes islamistes, Denoël, Paris, 2003, chapitre 3, « 1991 : la SM contrôle les groupes islamiques radicaux », p. 75-98 ; et Camille Lacoste-Dujardin, Opération Oiseau bleu. Des Kabyles et des ethnologues et la guerre d’Algérie, La Découverte, Paris, 1997.

30 Comme l’a rapporté dans son livre Mohammed Samraoui, qui était à l’époque l’adjoint direct du colonel « Smaïn », chef de la DCE : Mohammed Samraoui, Chronique des années de sang, op. cit., p. 66 et 94.

31 Ibid., p. 67.

32 Lui aussi ancien DAF, le général Mohamed Lamari occupait alors, depuis 1989, le poste clé de commandant des forces terrestres de l’ANP et était un élément de premier plan du clan Belkheir.

33 Mohammed Samraoui, Chronique des années de sang, op. cit., p. 129.

34 Voir, pour les détails et les preuves : Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie, op. cit., chapitre 12, « Janvier 1992 : les coulisses du coup d’État », p. 240-258.

35 Libération, 14 janvier 1992.

36 Sur cette période et l’attitude des colons français, voir Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie. 1940-1945, de Mers-el-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois, La Découverte, Paris, 2002.

37 Voir son témoignage in Habib Souaïdia, Le Procès de « La Sale Guerre », La Découverte, Paris, 2002, p. 166.

38 Habib Souaïdia, La Sale Guerre, La Découverte, Paris, 2001, p. 74.

39 Faute d’enquêtes indépendantes en profondeur, malheureusement inenvisageables jusqu’à ce jour, il est impossible de préciser ce chiffre, qui ne constitue qu’un « ordre de grandeur ». Notion en l’espèce totalement insupportable, quand on songe à l’horreur des innombrables drames personnels qu’elle recouvre.

40 Bien peu de voix, avant et au cours des premières années de la guerre, se sont élevées contre cette thèse dominante. Avec le recul, les analyses du politologue François Burgat – nourries d’une solide connaissance du terreau islamiste –, vertement critiquées à l’époque, apparaissent comme particulièrement lucides, qu’il s’agisse de la nature de l’islamisme algérien et de ses faiblesses (« Sous le “voile” de l’islam algérien », Le Monde, 17-18 juin 1990) ou des mécanismes de désinformation et de manipulation de la violence islamiste par le pouvoir (voir notamment : « La recette du poseur de bombes », Libération, 30 octobre 1995 ; et L’Islamisme en face, op. cit.).

41 Citée dans son livre par l’ex-colonel Mohammed Samraoui, témoin direct de cette scène (Chronique des années de sang, op. cit., p. 163).

42 Éric Laurent, « Le drame algérien, des gouvernements français complices », L’Esprit libre, mai 1995, p. 35.

43 Voir notamment le récit détaillé fourni par Mohammed Samraoui, Chronique des années de sang, op. cit., p. 255-264. Dans les années qui suivront, les chefs du DRS feront assassiner nombre d’autres hiérarques du régime – lesquels n’étaient pas non plus des « enfants de cœur » – devenus gênants ou qui s’opposaient à eux. Pour ne citer que deux cas, parmi les plus éminents : l’assassinat, le 21 août 1993, de l’ex-chef de la SM Kasdi Merbah, qui recherchait un compromis avec les leaders de l’ex-FIS contre le clan Belkheir ; et celui (déguisé en « accident de voiture »), le 4 juin 1996, du général Saïdi Fodhil, alors commandant de la 4e région militaire, homme à poigne qui n’était pas d’accord avec les méthodes du clan Belkheir et qui avait découvert – c’est très probablement la principale raison de son exécution – les détails de la « fabrication » du GIA par les chefs du DRS, les généraux « Tewfik » Médiène et « Smaïn » Lamari (voir Mohammed Samraoui, ibid., p. 264-266 et 277-280).

44 Dont les détails ont été retracés précisément, avec de très nombreuses informations inédites, dans les quelque 270 pages des chapitres 16 à 29 de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie, op. cit. ; pour une synthèse des trois principales phases de la « sale guerre » (janvier 1992-mars 1994, mars 1994-janvier 1996, janvier 1996-début 1998) et des méthodes de répression, voir Jeanne Kervin et François Gèze, L’Organisation des forces de répression, dossier préparé par le Comité Justice pour l’Algérie pour la trente-deuxième session du Tribunal permanent des peuples sur les violations des droits de l’homme en Algérie, 5-8 novembre 2004, Paris [ci-après CJA/TPP], <www.algerie-tpp.org/tpp/pdf/dossier_16_forces_repression.pdf>.

45 Algeria-Watch et Salah-Eddine Sidhoum, Algérie, la machine de mort. Un rapport sur la torture, les centres de détentions secrets et l’organisation de la machine de mort, octobre 2003,  <www.algeria-watch.org>.

46 Voir notamment, à propos de la fameuse « Force K » : Roger Faligot et Pascal Krop, DST, police secrète, Flammarion, Paris, 1999, p. 176 ; et aussi : Camille Lacoste-Dujardin, Opération Oiseau bleu, op. cit.

47 Ces militants, qui étaient allés combattre les troupes soviétiques en Afghanistan, ont été en réalité, dès leur retour, très largement contrôlés par les agents du DRS, comme l’a expliqué de façon détaillée l’ex-colonel Samraoui dans son livre (Mohammed Samraoui, Chronique des années de sang, op. cit., p. 83-92).

48 Salima Mellah, Le Mouvement islamiste algérien entre autonomie et manipulation, CJA/TPP, <www.algerie-tpp.org/tpp/pdf/dossier_19_mvt_islamiste.pdf>, 81 p.

49 Voir l’étude également extrêmement documentée de Salima Mellah, Les Massacres en Algérie, 1992-2004, CJA/TPP, <www.algerie-tpp.org/tpp/pdf/dossier_2_massacres.pdf>, 76 p.

50 Mohammed Samraoui, Chronique des années de sang, op. cit., p. 149.

51 Voir Habib Souaïdia, La Sale Guerre, op. cit., p. 115-117.

52 Ibid., p. 147-149.

53 En particulier l’ouvrage monumental et très précis de Youcef Bedjaoui, Abbas Arroua, Meziane Ait-Larbi, An Inquiry into the Algerian Massacres, Hoggar, Genève, 1999.

54 Voir notamment : François Gèze, « Algérie : aux origines de la violence », Mouvements, n° 1, novembre 1998 ; François Gèze et Salima Mellah, « Crimes contre l’humanité », postface à Nesroulah Yous, Qui a tué à Bentalha ? Algérie, chronique d’un massacre annoncé, La Découverte, Paris, 2000 ; François Gèze, « Algérie : la violence d’État reste aux commandes », Politis, 20 décembre 2001.

55 L’Armée islamique du salut, créée en juin 1994 comme « bras armé » de l’ex-FIS et opposée au GIA.

56 François Gèze et Salima Mellah, « Crimes contre l’humanité », loc. cit., p. 279.

57 Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie, op. cit., p. 521.

58 Salima Mellah, Les massacres en Algérie, 1992-2004, op. cit.

59 Habib Souaïdia, La Sale Guerre, op. cit., p. 102.

60 « Fais-le descendre à l’oued », ordre codé pour la « corvée de bois » (ibid., p. 108).

61 C’est-à-dire : à liquider après torture.

62 Yasmina, « Alger, août 2001 : silence, mon peuple se meurt », Algeria-Watch, septembre 2001, <www.algeria-watch.org/farticle/tribune/yasmina.htm>.

63 Sid Ahmed Semiane, Au refuge des balles perdues (et autres chroniques des deux Algérie), La Découverte, Paris, 2005, p. 27.

64 Abed Charef, « Une amnistie pour les moudjahidine », Le Quotidien d’Oran, 2 décembre 2004.

65 Voir notamment François Gèze, « Françalgérie : sang, intox et corruption », Mouvements, n° 21-22, mai 2002.

66 Voir Lahouari Addi et François Gèze, « L’Algérie, nouveau modèle d’État “démocratique” tortionnaire », Le Monde, 3 août 2004.

67 Cette violence est officiellement attribuée à des « groupes terroristes » qui ne rassembleraient que quelques dizaines d’individus : comme il est hautement invraisemblable que des forces de sécurité entraînées, composées de centaines de milliers d’hommes, soient incapables d’en venir à bout, l’explication la plus probable est que les décideurs laissent délibérément perdurer – voire entretiennent – ce niveau « résiduel » de violence, pour maintenir leur emprise sur la population et bloquer toute alternative démocratique (voir Jeanne Kervin et François Gèze, L’Organisation des forces de répression, op. cit., p. 63-65).

68 Pour reprendre le titre de Ghazi Hidouci, Algérie, la libération inachevée, op. cit.

 
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