Législatives – Le bruit de la «mouja» virtuelle qui masque la transition affairiste au sein du régime

Par SAAD ZIANE, Libre Algérie, 13 mai 2017

Quand les éléphants passent, il faut attendre que la poussière retombe pour y voir clair. Après les élections législatives du 4 mai 2017 marquées par une très forte abstention et une importante proportion de votes nuls, ceux qui pensent être les leaders de la bruyante nébuleuse des réseaux sociaux ont crié « victoire » et conclu à la « défaite » du régime. Qu’en est-il vraiment ?

La «victoire » est aussi illusoire que «l’action » virtuelle sur les réseaux sociaux où les claviers se sont surtout occupé à ricaner et à vitupérer contre les opposants qui ont décidé – envers et contre tout, contre le régime et contre la vague (mouja) cyber-populiste – d’aller aux élections quitte à se pincer le nez.

Quand la poussière retombera – une fois que le conseil constitutionnel officialisera les résultats de manière définitive – ces opposants qui ont pris le risque, en connaissance de cause, d’y aller devront tirer les enseignements pour eux-mêmes : leur organisation et leur discours politiques étaient-ils adaptés à une société qui après avoir subi une décennie de grande violence a été soumise à une entreprise systématique de dévoiement de la vie et de la parole publiques ?

Et ils devront le faire sérieusement – c’est-à-dire de manière politique – sans s’en laisser compter par l’esprit moutonnier qui tape contre les partis d’opposition «coupables » d’essayer de faire de la politique ou de tenter de créer les possibilités d’un espace politique.

Les réseaux sociaux, en Algérie du moins, peuvent exprimer des dégouts, des haines, des espoirs plus rarement, ils ne sont pas une construction et encore moins une action.

Va donc, toi et ton Seigneur, et combattez tout deux. Nous restons là…

Depuis l’arrêt du processus démocratique en janvier 1992, l’Algérie a eu, selon le discours éculé des officiels, la presse la «plus libre du monde arabe ». Après avoir fait reculer au maximum, l’ère de l’Internet en Algérie, le régime – tout en menant des répressions ciblées pour l’exemple – s’accommode parfaitement d’avoir un des réseaux présumés parmi les plus «subversifs » du monde arabe.

La quintessence du message des journaux dociles ou libres de «ton » – qui sont bien à la peine publicitaire aujourd’hui que le régime à des substituts TV – ne diffère pas de celui de la mouja des réseaux aujourd’hui : on vomit sur le régime et on diffuse le «à-quoi-bon » faire de la politique dans le cadre de ce «régime pourri ». « Va donc, toi et ton Seigneur, et combattez tous deux. Nous restons là où nous sommes» (La Table, Verset 25).

On ne fait donc rien… et on attend le «miracle » de l’effondrement du régime alors que dans la réalité avec une classe au pouvoir offshore – qui va à l’étranger quand elle n’est plus dans l’organigramme – c’est la société et ses valeurs positives qui s’effondrent. Cela fait des décennies que le régime algérien sait gérer le bruit : on peut presque tout dire, on ne peut rien changer. Et plus les Algériens sont dissuadés de faire de la politique – donc de s’ORGANISER – et plus le régime peut continuer malgré sa patente inefficacité et le ridicule de ses serviteurs apparents.

Quand on dit faire de la politique – et les anciens du mouvement national nous l’ont appris -, il ne s’agit pas de hurler, mais de construire l’organisation qui permet «d’agir » et de changer les choses. Il y a de tout sur les réseaux sociaux, du flamboyant, du sinistre, des belles idées et d’autres plus farfelues. Il y a aussi une jouissance ludique qui compense en virtuel la tristesse des villes et l’ennui qui y suinte. Mais en définitive, c’est un lieu où l’on «vide son sac » mais où l’on ne fait rien.

Le régime algérien ne l’ignore pas. Et il met sciemment en avant des personnages caricaturaux voire sulfureux qui vont devenir l’abcès de fixation des réseaux et des journaux en état de sevrage publicitaire. Il peut même parfois compatir à nos dégoûts et dégommer des personnes qu’on a trop vues et qui «nous rendent fous ».

Derrière l’interminable cirque, une « transition » se fait

Mais pendant cet interminable cirque où les opposants virtuels tapent avec une joie malsaine sur le peu de militantisme qui reste en Algérie – et qui résiste vaille que vaille dans les partis ou les syndicats -, le régime sans même prendre la peine de le cacher mène sa «transition ». Sans la majorité des Algériens. Et le fait qu’il concède que plus de 64% des Algériens se sont abstenus de voter et que le premier parti soit celui de bulletins nuls ne lui fait pas craindre une «révolution ».

Ceux qui font une lecture simpliste de la formule de Ben M’hidi, «Mettez la révolution dans la rue et vous la verrez reprise par tout un peuple » semblent ignorer qu’elle est l’expression assurée et déterminée du niveau de « conscience et d’organisation » atteint après un demi-siècle de travail militant du mouvement national.

Ben M’hidi ne parlait pas de miracle, mais de travail patient. La lecture policière de l’histoire du mouvement national par le régime a donné cette « intelligence sinistre » qui a consisté à concentrer l’essentiel du travail de ses appareils à empêcher l’organisation libre – et donc citoyenne – des Algériens.

Ce travail de sape des appareils – dont celui de la police politique – est une réussite : les Algériens ne sont toujours pas organisés. Et ils sont moins organisés que sous l’occupation coloniale où ils avaient une claire perception de ce qu’ils sont et de ceux qu’ils veulent. Le régime a réussi à rendre « suspecte » toute tentative d’organisation, principalement au sein des classes populaires.

La dépolitisation n’est pas un mot creux

Aujourd’hui, en Algérie, après une guerre civile suivie d’une entreprise de dénigrement des symboles et de l’histoire (et les adversaires présumés du pouvoir y ont contribué à travers un Algéria-Bashing véhiculant un regard essentialiste sur l’Algérien «capable de rien) et une mise en conflit des diverses dimensions culturelles de la société, le régime sait qu’il n’y a pas de «révolution » à mettre dans la rue.

Cela ne veut pas dire que la rue ne constitue pas un risque. Est-il besoin de rappeler qu’il existe une corrélation entre les mouvements de la rue en Algérie – entamés dans le milieu des années 80 pour se poursuivre dans la décennie des violences des années 90 – et la chute des revenus pétroliers ?

La rue peut exploser et le régime s’y prépare avec ses moyens de répression et l’arsenal judiciaire. Mais en l’état actuel de la société algérienne, de sa déficience d’organisation, un mouvement de rue a plus de risque de se transformer en guerre entre les Algériens qu’en une révolution contre le régime.

On oublie un peu trop les années 90. Ceux qui aujourd’hui spéculent sur la possibilité d’une révolution par la rue ont été de fervents partisans de l’arrêt du processus démocratique. Il n’a plus été relancé depuis, les classes populaires étant jugées trop dangereuses. Or, cela aussi le régime le sait – cela fait aussi partie de sa lecture policière de notre histoire -, seule une intrusion organisée des classes populaires dans le champ politique est en mesure de faire bousculer le statuquo dans le régime et entre la société et le pouvoir.

En 2011, les émeutes se sont transformées dans des quartiers populaires d’Alger en des mini-guerre civile, elles n’ont constitué à aucun moment une menace pour le régime. Ce n’est pas une «insurrection abstentionniste » qui le menace non plus. Les chiffres donnés par le régime sur l’ensemble des scrutins sont toujours considérés comme sujets à caution mais ils finissent – y compris chez ceux qui les décrient – par devenir une référence. En quoi le taux de participation de 2017 serait-il un avertissement pour le régime ? En rien.

L’Algérie est mise dans un « état d’exception »

Le taux de participation officiel de 2007 était de 35.37 %, soit pratiquement le même de celui de 2017 (35,65 %). En dix ans, le taux d’abstention et de votants n’a pas changé. Celui des bulletins nuls a doublé mais il faut le pondérer par le fait que le corps électoral est passé de 18.761.084 en 2007 à 23 251 503. La différence apparente est que ce scrutin s’est déroulé pour la première fois dans une Algérie un peu mieux connectée et cela fait plus de bruit.

Mais c’est un bruit qui empêche de voir ce qui est aisément visible. Les élections législatives ont du «sens » pour le régime. D’abord, il expédie une échéance légale. Ce n’est pas rien pour un régime très soucieux de montrer que les institutions « fonctionnent » avec une apparence démocratique. Ses partenaires occidentaux ne demandent pas davantage.

Le taux de participation à ces élections ne le gêne pas outre mesure car dans la réalité, le régime a plongé le pays dans un « état d’exception » avec le quatrième mandat de Bouteflika. Il refuse de négocier une transition consensuelle avec la société pour rendre l’Etat au pays, mais il mène en interne, sur fond de déliquescence du fonctionnement des institutions, sa propre mutation. Au profit d’une classe d’affaires qui ne créée pas de valeurs et dont la seule légitimité est d’être dans la proximité du pouvoir.

En 2011, Hocine Aït Ahmed, dans un entretien à La Nation évoquait cette transition-transmission des rênes du pays à des «mafias » nouvelles sur fond de dépolitisation. Il soulignait la difficulté qu’on les militants politiques face au désordre organisé par le régime à mobiliser la population et à redonner du sens au politique. Cela mérite d’être rappelé car il est d’une grande actualité.

« Les militants des partis politiques ne sont pas des super-héros en mesure de lutter, en même temps et en permanence, contre la répression policière et les maffias qui représentent la véritable base sociale du régime ! Bien qu’ils le fassent. Ou qu’ils essaient de le faire. Qu’ils essaient de surmonter la désorganisation générale, la fatigue et la colère. Et cela pendant que tout l’appareil idéologique du système encourage la dépolitisation ! Encadrer la population est une entreprise de titan quand un travail de sape permanent fait croire que les divergences entre partis politiques, entre militants, entre élus sont de simples histoires de jalousie et de h’ssad ! Certes, cela existe, mais il y a surtout cette ligne de fracture qui partage les militants intègres des militants qui fricotent avec la police politique ou avec les milieux de la corruption. En l’absence de possibilité de faire objectivement la part des choses, mais surtout à cause de l’alignement de l’administration sur les ripoux, la population reste en retrait entre deux émeutes. Par crainte de se tromper autant que par crainte des représailles de toutes sortes. Ce » terrorisme » là est de plus en plus puissant. Il est entretenu et encouragé par le système de pouvoir. »

Ce quatrième mandat – si pénible pour les Algériens – est en train de faire bouger les lignes entre les clans du pouvoir. Une lecture pointue des résultats des législatives nous montre qu’il y a désormais près de 80 hommes d’affaires députés sur les listes des partis du pouvoir. Le parti affairiste qui essaime dans les partis du pouvoir a déjà montré qu’il est dans la cour du prince, il s’installe désormais résolument au parlement. Il se structure au niveau du pays comme un vrai parti politique.

L’armée qui n’est déjà plus la base sociale du régime, sera-t-elle l’instrument qui protègera – car il est clair que cela ne se fera pas sans secousses qui peuvent être graves – cette singulière transition et transmission du pays à une classe d’affaires qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’est ni productive, ni entreprenante et qui ne dispose d’aucune légitimité. Ni éthique, ni entrepreneuriale.

 
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