Notre véritable combat : agir contre l'impunité

Par Brahim Taouti (*), Le matin, 26 juin 2001

Je n'ai pas participé à la marche à laquelle a invité le Conseil de l'ordre des avocats d'Alger le dimanche 3 juin 2001. Je n'avais pas participé au rassemblement des journalistes auparavant. J'estime que ce type de manifestation passe sous silence les véritables problèmes de la justice en Algérie.
Le rassemblement des journalistes contre les amendements du code pénal et la marche des avocats pour la paix, quoique justifiés, semblent par leur caractère partiel et corporatiste venir en soutien au régime, comme pour compléter ses tentatives de se faire passer pour un régime de droit, puisqu'il laisse faire, alors même que notre combat à tous devrait être de rendre au peuple le droit de légiférer.
L'amendement du code pénal recourt à la triple formule de l'expression d'outrage, d'injure et de diffamation et permet à l'Exécutif représenté par Ouyahia d'empêcher le pouvoir d'appréciation du juge, lorsqu'il aura à décider des actions engagées contre les journalistes. L'actuelle mobilisation se justifie par le caractère vague des nouvelles incriminations, cause de dépassements aisément prévisibles et par le niveau excessivement sévère des peines prévues, alors même que les ONG réclament l'abolition de la peine d'emprisonnement des journalistes pour leurs écrits. Mais ce combat doit s'élargir au bénéfice de tous les citoyens, car, inversement, le code pénal a toujours occulté les responsabilités des agents du pouvoir, ce qui renforce leur impunité et celle des dirigeants, du sommet du système à sa base, malgré ce qu'en dit la Constitution.
Les codes en examen actuellement au Sénat doivent donc être gelés, jusqu'à ce qu'ils soient intégralement revus dans une perspective de protection effective des droits fondamentaux des citoyens, dans une société libre.
Cette contribution est destinée aux victimes d'hier et d'aujourd'hui des crimes de masse restés impunis, au moment où le régime complote contre la liberté d'expression. Les plaintes déposées par les victimes en Algérie au niveau de la gendarmerie, de la police, ou devant le procureur de la République de n'importe quelle juridiction de droit commun, et de n'importe quel tribunal militaire, n'auront absolument aucune signification judiciaire pour les victimes de ce type de crimes. En effet, les juridictions de droit commun en Algérie sont totalement incompétentes pour juger les meurtres commis, par exemple, par la gendarmerie. En Algérie, le ministère de la Défense a ses propres juridictions dont la caractéristique, vis-à-vis des victimes civiles, est la non-recevabilité de leurs plaintes et de leur constitution de partie civile.
Le communiqué invitant dans les circonscriptions judiciaires de Tizi Ouzou et de Béjaïa « les familles et ayants droit des personnes décédées ainsi que tout témoin à se présenter auprès du tribunal compétent pour y apporter leurs déclarations ou témoignages » est un leurre, pour ne pas dire une tromperie. Bien sûr, une décision politique « spécifique » et hors la loi peut accepter la mise en cause du chef de la gendarmerie devant les tribunaux criminels, comme ce fut le cas lorsqu'il fallut juger le lieutenant Boumaârafi, auteur de l'assassinat en service commandé, du défunt Président Boudiaf. Par contre, la spécificité de notre « République » permet bien de faire juger des civils par les juridictions militaires, conformément à l'article 25 du code de justice militaire qu'il faudrait abroger.
Par ailleurs, et c'est la question la plus importante, sur quelle incrimination seront poursuivis les suspects ? Est-ce qu'il existe au code pénal une seule infraction pour punir le crime commis contre la population par un quelconque responsable du régime ?
Pour durer, la France coloniale n'a pas commis de crimes moins barbares que le régime qui, aujourd'hui, réprime les manifestations de rue à coups de balles réelles, voire explosives, pour tuer en faisant le plus de dégâts possibles. Le ministre de l'Intérieur avait bien avoué ne pouvoir rien faire contre les gendarmes. Le régime militaire tente d'« éradiquer » les résistances par l'usage des stratégies de la tension, en recourant aux gaz toxiques, mais aussi aux disparitions forcées, à la torture généralisée et aux exécutions extrajudiciaires pour se maintenir. Il emploie toutes les institutions (administration, justice, médias publics, services de sécurité) et tous les moyens (lois d'exception, fraudes électorales, provocation à la partition du pays) pour étouffer les contestations politiques et sociales pacifiques, poussant le peuple à la révolte.
La séparation des pouvoirs chantée dans une profusion de textes algériens ainsi que les droits de l'Homme inscrits dans les conventions et traités
internationaux et signés par l'Etat au nom du peuple ne sont cités que dans les occasions protocolaires, loin donc de la réalité des violences institutionnelles. Alger se garde bien d'inscrire dans ses lois répressives, pour protéger les populations civiles, la sanction des atteintes massives à la vie, à l'intégrité physique et mentale ainsi qu'aux libertés fondamentales des individus lorsque ces atteintes sont commises par les nervis du régime.
L'image des parlementaires algériens discutant, à l'initiative d'Ouyahia, de la longueur des barbes à interdire par l'opprobre et la prison, ainsi que de la meilleure manière de réprimer la liberté d'expression et de conviction, est l'exacte réplique, au niveau des appareils judiciaires civils et militaires instrumentalisés, de l'image que donnent les juges soldats qui condamnent comme s'ils fusillaient l'ennemi, en renversant tous les principes de justice et en faisant fi de la présomption d'innocence et de la neutralité politique. Ces mêmes images renvoient à l'histoire de la répression coloniale, et la France modèle ne punit le crime contre l'humanité - cas Aussaresses - que lorsque la définition juridique de celui-ci exclut ses propres crimes.
Alors, lorsqu'une commission est montée pour reformer la justice, ou pour enquêter sur les crimes des forces de sécurité, son souci n'est pas le renforcement de la protection effective des populations civiles ou la limitation des textes répressifs mis à la disposition d'un régime impopulaire. C'est encore moins la recherche de la vérité. L'objectif est, en fait, de garantir le maintien du régime et de ses privilèges exorbitants par l'état de siège suivi de l'état d'urgence depuis janvier 1992. Les caciques du régime d'Alger s'assurent ainsi la possibilité de continuer de s'approprier les bénéfices de la rente pétrolière comme le régime colonial s'assurait le maintien d'une économie totalement extravertie et dépendante de la métropole.
La loi interne a toujours été réformée, en fait, dans un sens plus répressif, en 1954-1961 comme en 1991-2001. Les codes d'instruction militaire et de procédure pénale furent donc extirpés de tout ce qui permettait de dire le droit pour ne laisser que l'unique possibilité de condamner. La critique s'attardait, et s'attarde toujours, sur des détails insignifiants, alors même que les principes d'une justice équitable étaient, et demeurent quotidiennement, violés. Aucun juriste algérien ne s'est étonné ni dans la commission Issad ni même l'honorable juge de la Cour internationale de justice, M. Mohamed Bedjaoui, (intervenant au premier colloque sur le droit humanitaire tenu en mai dernier en Algérie avec la collaboration de la Croix-Rouge internationale), d'une contradiction pourtant flagrante : alors que l'Algérie a adhéré très tôt aux Conventions de Genève portant sur les crimes de guerre (1961), à la convention contre le génocide (1963) et celle contre la torture (1989), ces crimes universels sont absents des codes répressifs algériens, en usage actuellement dans les différentes juridictions de la République, à une époque où les massacres massifs de populations sont systématiques.
Alors, comment va procéder aujourd'hui ce procureur général de la cour de Tébessa qui a affirmé, selon le quotidien El Watan, qu'il n'exclut pas de lancer un mandat d'arrêt international contre Aussaresses ? Sur quelle base légale sera engagée l'action pénale alors que la torture n'est punissable en Algérie que de la même peine encourue par un chauffard alcoolique qui renverserait un paisible passant, involontairement (article 110 bis du code pénal) ? Comment prendre au sérieux cet appel du ministre de la Justice, invitant les familles de victimes et les témoins à se présenter auprès des parquets ? Comment rendre crédible auprès de la population la campagne médiatique de la presse privée algérienne contre le musellement de la presse, campagne essentiellement corporatiste, alors même que ce même code pénal continue d'ignorer les crimes contre l'humanité universellement condamnés ? En Algérie, le code pénal continuera à ignorer les crimes commis contre la société tant que les défenseurs des droits de l'Homme ne condamneront pas, unanimement, ce criminel oubli qui touche la multitude. Aujourd'hui, la lutte contre l'impunité passe avant celle qui ne profite qu'à la corporation.
J'avais tenté d'expliquer, il y a dix années déjà, dans la presse, que la liberté d'expression est un principe universel et indivisible qui ne saurait admettre la discrimination idéologique ni une application sélective selon la couleur politique. Le postulat étant le respect de la dignité de l'homme, y compris sous le régime d'exception. J'avais également tenté d'expliquer à des juges de la Cour suprême que le droit consacré par les instruments juridiques internationaux, dûment et régulièrement ratifiés par l'Etat, sont situés au-dessus des lois internes.
En 1989, à propos d'un litige portant sur les élections, la Cour constitutionnelle avait d'ailleurs confirmé ce principe, soulignant que les citoyens pouvaient s'en prévaloir devant les juges. Peine perdue face à la puissance du pouvoir réel et face aux assertions de ceux, journalistes et juges, qui combattaient à son service l'ennemi « barbu ». N'en déplaise à ses défenseurs, la modernité morale et politique n'est pas nécessairement synonyme de laïcité sur le modèle français, avec un fond d'hostilité à la mosquée et à la religion. L'Algérie et son peuple ont leurs propres valeurs ancestrales et leur droit doit les consacrer.
Par ailleurs, certains avancent cette supercherie de la « nécessité d'une transition » ; la démocratie serait difficile à « appliquer » à un peuple « attardé ». Cette transition démocratique est une ruse, dans la mesure où, dans les faits, elle passe par la fraude électorale généralisée, qui préserve les centres réels du pouvoir et de la décision, situés en dehors de la Constitution. Elle ignore la société telle qu'elle a été façonnée par l'histoire, y compris par la lutte contre le colonialisme et l'expérience de la dictature, cette même société qui avait mené un combat de libération devenu source d'inspiration et de respect dans le monde, et qui offre, aujourd'hui, des poitrines nues face aux balles réelles de la répression.
Le discours sur les droits de l'Homme ne sera crédible que si l'Etat met fin aux complicités douteuses qui permettent la survivance de l'impunité. Le Président Bouteflika ne sera crédible, quant à lui, que s'il prend cette revendication au sérieux, après s'être débarrassé aussi bien des casseroles galonnées qu'il continue de traîner, comme avant lui le général de Gaulle qui a dû d'abord faire face à ses généraux va-t-en-guerre pour s'imposer sa politique, que des partis alibis issus de la fraude. Le serment présidentiel est un engagement particulièrement solennel devant Dieu, qu'il prend à témoin, de respecter et faire respecter la Constitution dont les dispositions sont indivisibles. En attentant l'Etat de droit en Algérie, face aux crimes que la conscience universelle réprouve, les victimes peuvent, en s'organisant, combattre l'impunité par l'usage du droit international pénal, en dehors de l'Algérie et parfois de la France, sur la base du principe de compétence universelle.
B. T.

(*) Avocat, président de Justitia Universalis à Den Hague, La Haye

 

 

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