" Mort non naturelle " !

Témoignages de Kabylie
(Tizi-Ouzou, mai 2001)

Mohamed Mehdi, algeria-watch, 1 juin 2001

" Excusez-moi madame, je ne peux pas parler, j'ai du mal à respirer ", dit Hamza BELHAOUAS, 31 ans, d'une voix à peine audible, en s'adressant à la députée européenne, Mme Hélène Flautre venue mardi à Tizi-Ouzou écouter les familles des victimes et quelques blessés des événements de la Kabylie. Hamza respirait lentement. C'est un miracle qu'il soit encore vivant. C'est un proche qui se chargera de raconter les circonstances de sa blessure par deux balles dans le dos dans la localité de Mekla.
Pendant quatre heures environ, plusieurs témoins, une vingtaine, se sont relayés pour relater à la députée des Verts au Parlement européen et à son assistant les événements qu'ils ont vécus. Après ces témoignages, il ne restait aucun doute pour Mme Flautre : " La thèse de la légitime défense des gendarmes n'a aucun sens ".
Il revenait souvent dans ces récits que les gendarmes tiraient sur des jeunes manifestants " qui se trouvaient à plus de 100 mètres ", atteignant plusieurs d'entre eux à la tête, au cou et au thorax, et qu'ils les poursuivaient même dans leur retraite. Certains ont été abattus à l'intérieur de leurs domiciles, comme c'est le cas de Mme AÏT ABBA. En outre, selon ces témoins, " tous ceux qui ont été arrêtés ont subi des sévices atroces " dans les locaux de la gendarmerie.
Le 28 avril, MOKRAB Azzedine, 25 ans, qui se trouvait à 200 mètres environ de la brigade de Larbaa Nath-Irathen, a été atteint de deux balles dans le cou et la mâchoire. Même jour, même localité, à 15h30, HAMMACHE Arezki et BALKALEM Mouloud " ont été achevés par le chef de brigade de la gendarmerie nationale " affirment deux témoins.
Ce ne sont pas toujours les gendarmes qui sont impliqués. À Boghni, par exemple, le 27 avril, Rachid BOUGUERA, 25 ans, est atteint d'une balle au cou par un élément de la Brigade mobile de la police judiciaire (BMPJ). À Naciria, " c'est les CRS qui ont tiré sur mon fils Ali en le blessant au menton " commente le père d'un autre blessé.
L'utilisation des balles explosives a été confirmée par plusieurs médecins et chirurgiens des différents hôpitaux et cliniques de la région. Le cas de DEBBICHE Salah, 28 ans, est très révélateur sur ce sujet. " Atteint au dos d'une seule balle tirée du haut d'une terrasse, affirme un membre du bureau de la wilaya de Tizi-Ouzou de Ligue algérienne de défense des droits de l'Homme (LADDH), huit organes ont été touchés : le poumon, le diaphragme, le colon, le foie, l'estomac, l'intestin, la rate et le pancréas. " " Une seule balle peut elle faire tant de dégâts si elle n'était pas explosive ", se demande-t-il ?
Plusieurs faits troublants ont également été relatés à la députée européenne. Selon de nombreux témoignages, " les policiers insistaient auprès du personnel médical pour récupérer les balles extraites des corps des blessés et des morts autopsiés ". Un autre témoin révèle, que certains chefs de daïras (dont ceux de Boghni et des Ouadhia - ndlr) ont confisqué des rapports d'autopsie ".
Également blessé par balle explosive, ACID Farid (21 ans) atteint au thorax et à la colonne vertébrale, est dorénavant paraplégique. " Son cas a nécessité un IRM (Imagerie à résonance magnétique) qu'a l'hôpital Mustapha (Alger) on a refusé de lui faire. Les gens ont collecté les 12.000 dinars nécessaires pour faire cette radio dans une clinique privée. Farid nécessite un suivi approfondi dans un service de neurochirurgie. "
Par ailleurs, les familles des victimes n'ont pas eu droit aux rapports d'autopsie. On s'est contenté de leur remettre de simples " Certificats d'autopsie " portant la grossière mention : " Mort non naturelle " !
Quelques familles ont été convoquées par des juges d'instruction. Si la plupart ont refusé d'y répondre, certaines s'y sont présentées. Les questions tournaient autour de leur situation sociale et étaient clôturées par : " Qui pensez-vous a tué votre fils ? ". Le plus souvent la réponse est : " Les gendarmes ". " Avez-vous des preuves ", leur rétorque-t-on ?
Les familles des victimes réclament le jugement des auteurs de ces assassinats. Elles considèrent que " tant que les gendarmes se sentent protégés, ils peuvent tuer encore, à tout moment et en n'importe quel autre lieu ". D'autres estiment qu'il faut remonter à " ceux qui n'ont pas ordonné de cesser de tirer ". En outre, le bureau de la wilaya de Tizi-Ouzou de Ligue algérienne de défense des droits de l'Homme (LADDH) considère " Il ne fait l'ombre d'aucun doute que certains éléments de ce corps ont agi avec l'intention manifeste de tuer mais il n'est pas prudent d'affirmer que tout le corps de la gendarmerie nationale est animé dans ses actions par une intention criminelle. ".
Le bilan de la LADDH, arrêté au 21 mai 2001, porte le nombre de morts à 50 et celui des blessés à 440 dont 206 par balles et 18 cas de sévices et de torture dans la région de Tizi-Ouzou.


1/ Témoignage du père de GUERMAH Massinissa dit Moumouh (20 ans) de Béni Douala (W. de Tizi-Ouzou), mort suite à des blessures par balles dans la brigade de gendarmerie :
" Ce jour-là, le 18 avril 2001, mon fils était en train d'étudier à la maison. Il était descendu prendre un peu d'air. Il avait un sujet de math dans la poche de son pantalon (Massinissa était lycéen en classe de terminale).
Arrivé en bas de l'immeuble, deux gendarmes en civil et un chauffeur se sont approchés dans une voiture banalisée. Ils l'ont pris avec une rare brusquerie. Ils l'ont kidnappé. Les témoins du quartier les ont vus le tabasser à coup de poing, de pied et de crosse, avant de l'emmener dans le coffre de leur voiture.
J'imagine ce qu'ils ont pu lui faire dans leur véhicule pendant le trajet qui les a menés à la brigade de gendarmerie. En arrivant, mon fils ne pouvait pas tenir sur ses pieds. Il a été soutenu par deux gendarmes pour y entrer.
À peine cinq minutes après, une rafale retentit. Ils lui ont criblé les deux jambes de balles. Deux autres témoins parlent de deux rafales. Un gendarme a également été blessé ce jour-là.
Pour moi, il s'agit d'un assassinat volontaire. Ils se sont acharnés contre lui dès le début.
Il a été évacué vers la clinique dans un véhicule civil. Il avait perdu beaucoup de sang déjà. Les médecins n'ont pas pu faire grand chose pour mon fils. Il a été transféré vers l'hôpital de Tizi-Ouzou, puis vers l'hôpital Mustapha à Alger. Le lendemain, j'ai été le voir, il était mourrant. Il avait 5 à 6 de tension artérielle. À chaque fois qu'il se réveillait, il me demandait s'il allait perdre ses pieds. Il a succombé à ses blessures le matin du vendredi 20 avril.
En tuant Moumouh, ils m'ont tué. Ils m'ont brisé toute ma vie et celle de ma famille. Il a laissé un immense vide à la maison. Sa mère est comme une folle. Mon fils voulait vivre... (le père commence à pleurer - ndlr).
J'ai demandé que l'on pratique une autopsie du corps de mon fils. J'attends toujours les résultats. "

2/ Kamel B. membre d'une association de parents de victimes de Larbaâ Nath Irathen (LNI) :
" Il est vrai que les manifestants lançaient des pierres en direction des gendarmes. Mais ce n'était pas une raison pour qu'ils ripostent avec des armes à feu. Pourquoi condamne-t-on, à juste titre, l'armée israélienne qui tire à balles réelles sur des enfants Palestiniens qui lancent des pierres ?
Les gendarmes se positionnaient sur les terrasses de leurs immeubles. C'est le même scénario qui a eu lieu un peu partout en Kabylie ? Ça ne peut-être qu'un ordre qui leur a été donné par leur commandement. D'autres sont sortis pour achever les blessés.
Dans notre région, les manifestants ne sont jamais entrés dans la brigade de la gendarmerie nationale (GN). Je suis bien placé pour le savoir, car j'habite en face de cette brigade dans l'immeuble Harhat.
Le 28 avril, au moment où les manifestants avaient atteint le portail de la brigade, les gendarmes postés sur les terrasses ont commencé à tirer au-delà des manifestants. Ces derniers croyaient qu'il s'agissait de balles en caoutchouc. Lorsque les manifestants ont reculé de quelques dizaines de mètres, le portail s'ouvre et environ 60 gendarmes armés de kalachnikovs sortent et encerclent le quartier avec une grande agilité. Ceux-là n'étaient pas des gendarmes anti-émeutes. À voir la manière dont ils se dispersaient c'était plutôt des spécialistes.
Après plusieurs rafales, les coups de feux devenaient isolés parce qu'ils visaient des jeunes en particulier. Je les ai vus de mes propres yeux achever deux blessés, BELKALEM Mouloud (32 ans) et HAMACHE Arezki (31 ans). L'un se trouvait en face d'une usine de céréales et l'autre pas loin de mon immeuble.
HAMACHE a été frappé à la tête, puis achevé par le chef de brigade de la GN. Un autre lui cracha dessus avant de lui enlever son pantalon. "

3/ MOKRAB Oulbane dit Azeddine (25 ans) de Larbaâ Nath Irathen (LNI), mort le 28 avril d'une balle dans le menton - Témoignage de son père Saïd :
" Les gendarmes ont tiré sur mon fils qui se trouvait à plus de 150 mètres de la brigade de gendarmerie de LNI. Une balle l'a atteint au menton puis a traversé le cou. Sa mâchoire a été complètement déchiquetée.
D'autres gendarmes tiraient à la FMPK (fusil-mitrailleur - ndlr). Heureusement, comme disait mon autre fils qui a passé son service national à Chlef pendant les plus durs moments du terrorisme, que ces gendarmes ne savaientt pas tirer avec cette arme, sinon ils auraient fait d'énormes dégâts humains.
Les gens qui sont morts étaient visés. Il y avait une tactique de guerre. Ce n'était pas de la légitime défense. Les gendarmes tiraient loin derrière les manifestants pour les obliger à se rapprocher de la brigade. Dieu merci, les gens ont fui la brigade sinon le bilan aurait été plus lourd.
C'est un problème de toute une nation et pas seulement d'une région. Nous réclamons le jugement des criminels. Je demande que l'Union européenne fasse pression pour que l'armée livre les responsables de ces tueries, car la justice n'a aucun pouvoir sur l'armée. Tant que les gendarmes se sentent protégés, ils peuvent tuer à tout moment et n'importe où dans le pays. "

4/ BOUGUERA Rachid, 25 ans de Boghni décédé suite à une blessure par balle au cou - Témoignage de son frère Belkacem :
" Mon frère était bénévole au Croissant Rouge Algérien (CRA). Le 27 avril, alors qu'il se rendait au siège du CRA de Boghni, il a été atteint d'une balle au cou. Selon tous les témoins qui l'ont vu tomber, c'est des policiers de la Brigade mobile de police judiciaire (BMPJ) qui tiraient en direction des manifestants à ce moment-là.
Quelques témoins ont été arrêtés par la police et ont été sommés de dire que c'est la gendarmerie qui a tiré. Ma sœur peut également confirmer que c'était la police qui tirait.
Les policiers de la BMPJ étaient animés de vengeance car un des leurs avait été tué lors d'une fausse manœuvre effectuée par un des camions de la police.
Deux témoins rapportent que les policiers ont visé sur mon frère qui se trouvait à une quinzaine de mètres d'eux.
Jusqu'à ce jour, la BMPJ nie avoir tiré sur mon frère. Une chose est sûre, les gendarmes n'ont rien à voir dans cet assassinat car ils étaient à ce moment encerclés dans leur brigade par les émeutiers.
Le rapport d'autopsie nous a été refusé par le médecin légiste. Non seulement mon frère est tué, mais plus personne en n'ose assumer la responsabilité de sa mort. C'est inconcevable. "

5/ RAAB Slimane (23 ans) de Bouzeguene (située à 60 km de Tizi-Ouzou), blessé le 28 avril par une balle au cou, décédé le 14 mai 2001 - Témoignage de son frère Khellaf.
" Il était 11h du matin lorsque mon frère sortit de la maison pour rencontrer, comme d'habitude, ses copains. Les manifestations avaient commencé une heure auparavant. Au moment des affrontements avec les gendarmes, les gens fuyaient dans tous les sens. Slimane s'est réfugié dans l'enceinte de la maison des jeunes, qui se trouve à plus de 100 mètres de la brigade de la gendarmerie, où il rencontre notre cousin. En ce moment de panique, mon frère a senti quelque chose lui traverser le cou et se loger dans un mur de cette maison des jeunes (le frère exhibe la veste à col montant que portait Slimane sur lequel il y avait un trou). " Slimane a succombé le 14 mai à ses blessures. Son frère Khellaf tient à récupérer la balle qui tué son frère.

6/ BECHAR Ali (21 ans) et ALALOU Samir (23 ans) de Naciria (W. Boumerdes), blessés par balles respectivement au menton et à l'abdomen :
Témoignage du père de BECHAR Ali :
" Le 29 avril, mon fils a été atteint d'une balle au menton par des policiers (CRS). Il ne constituait aucun danger puisqu'il se trouvait à 500 mètres du commissariat. Le CRS qui lui a tiré dessus avec un pistolet était, en compagnie d'autres policiers, à une trentaine de mètres. "
D'autres témoins ont rapporté que dans la localité de Naciria, où il y a eu que des blessés, c'est la police (CRS) qui tirait sur les manifestants.

7/ IRCHAM Kamel (27 ans) de Azazga, atteint par balles au thorax au moment où il portait secours à un blessé. Plusieurs témoins affirment que les tirs provenaient des gendarmes postés sur les terrasses de la brigade. Le père de la victime a été convoqué au tribunal. Le juge d'instruction lui demanda " des preuves que votre fils a été abattu par les gendarmes " !

8/ OUIDIR Salah (22 ans) de Aïn El-Hammam (située à 50 km au Sud-Est de Tizi-Ouzou) blessé, le 28 avril 2001, par balle à la jambe. Son propre témoignage :
" Je participais à une marche pacifique à Aïn El-Hammam, à laquelle des écoliers avaient pris part. Nous scandions des slogans anti-pouvoir. Les gendarmes sont venus, ils nous lançaient des grossièretés, puis ils ont commencé à tirer des bombes lacrymogènes. Ce à quoi nous avons répliqué par des jets de pierres.
Vers 13 heures, les gendarmes anti-émeutes se retirent dans la brigade. Moins de 20 minutes après, ils reviennent armés de kalachnikovs. Ils se scindent en deux groupes, entourent la cité et commencent à tirer à balles réelles dans toutes les directions. Ils nous ont même poursuivis dans notre fuite vers une petite forêt. C'est à ce moment-là que j'ai été touché à la jambe.

9/ Mme AÏT ABBA Nadia (33 ans), de Aïn El-Hammam, enseignante de langue arabe.
Elle a été blessée mortellement, à l'intérieur d'une chambre, par deux balles au-dessous de l'épaule droite et au poignet droit. Elle habitait la même cité que le cas n°8.
Témoignage de son beau-frère :
" Ma belle sœur a été blessée mortellement, le 28 avril, alors qu'elle se trouvait chez sa collègue, une voisine qui habite au 5e étage. Les gendarmes tiraient dans tous les sens, même en direction des fenêtres des immeubles. On a entendu crier : "Vous avez atteint une dame !". Nous sommes accourus pour la secourir et l'emmener vers le secteur sanitaire. À défaut d'un brancard, nous l'avons transportée dans une couverture portée par six jeunes. Une fois dehors, les gendarmes n'ont pas hésité à tirer en notre direction. Un des jeunes qui aidaient à la secourir, NAÏT AMARA Omar (26 ans), a été abattu.
Ce n'était pas fini car une fois la nuit tombée, les gendarmes sont entrés dans l'école où la défunte enseignait, ont saccagé plusieurs classes et inscrit sur son tablier "Vive la gendarmerie, à bas Tamazght". "
Extraits du certificat médical descriptif :
" … À l'arrivée à 13h30mn, la malade était en état de choc avancé avec tension artérielle imprenable et pâleur importante. Elle présente une plaie paravertébrale droite saignante abondamment de trois (03) cm de diamètre déchiqueté et un orifice de sortie à la face antérieure et supérieure de l'hémithirax droit large de huit (08) cm de diamètre déchiqueté très saignante. Par ailleurs, on trouve un autre orifice d'entrée au niveau de la face antérieure du poignet et un orifice de sortie à sa face postérieure large de deux (02) cm de diamètre avec une fracture communitive et déformation du poignet. La malade a nécessité une réanimation intensive avec massage cardiaque externe pendant vingt (20) mn mais elle décède suite à ses blessures. Fait à Aïn El-Hammam le 28 avril 2001."

 

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