La "loi de la concorde civile" ne mène pas à la réconciliation

Interview avec Me Mohamed Tahri

algeria-watch, Berlin, 1 décembre 1999

algeria-watch: Nous avons entendu qu'il y a de nouveaux cas de "disparitions" et de tortures. Pouvez vous nous en parler?

Me Tahri: J'ai reçu dernièrement des familles qui se sont plaintes parce que certains de leurs proches ont été arrêtés. Nous avons eu un cas concernant quatre jeunes qui ont été arrêtés par les services de sécurité le 18 octobre 1999. Ils ont été relâchés et tous avaient été torturés. Ils avaient été arrêtés en même temps et dans le même quartier. Les tortures sont celles que nous connaissons, les mêmes procédures: chiffon, électricité, pressions, intimidations, menaces de mort. Solidement attachés sur des bancs, les tortionnaires, soit avec des seaux ou des tuyaux, leur ingurgitent de l'eau et les obligent à boire des quantités énormes, tout en leur pressant en chiffon sur les narines ou la bouche, jusqu'à étouffement, jusqu'à perte de conscience, et tout cela pour arracher des aveux.

L'histoire était toute simple: il ne s'agissait pas de personnes soupçonnées d'avoir fait quelque chose. Ce qu'on leur reprochait, c'était d'avoir parlé avec quelqu'un de recherché, de passage dans le quartier d'El-Biar, qui, selon les dires de son propre frère, était venu se renseigner sur les modalités de la "loi de la concorde" qui permet à certaines personnes, membres de groupes armés ou dans la clandestinité, de réintégrer la société. Il a discuté avec l'épicier, les anciens copains du quartier et toutes ces personnes ont été arrêtées pour le simple fait d'avoir eu un contact avec cet homme recherché.

Et là, on arrête tout simplement la personne suspecte et l'emmène à la salle de torture. Toutes les personnes que j'ai rencontrées portaient des traces de torture et d'ailleurs les certificats des médecins légistes attestent cette violence. Les victimes ont été présentées à la justice alors que rien ne pouvait être retenu contre elles et ont été relâchées en attendant d'être jugées dans un procès qui se déroulera en mars 2000. Ces personnes sont restées 11 jours dans le commissariat, c'est à dire une durée tout juste au dessous de la période maximum de garde à vue.

Il y a également une femme qui a été arrêtée parce que son mari était recherché. Comme ils n'ont pas réussi à l'arrêter, ils se sont rabattus sur sa femme et les frères. Elle a été torturée avec les méthodes que j'ai décrites tout à l'heure. Elle a été présentée à la justice et relâchée en attendant son procès.

Ce ne sont que des exemples. Nous n'avons pas les moyens et la situation ne permet pas aux militants de faire des investigations, d'agir en toute quiétude et en toute liberté pour recenser, pour aller s'enquérir sur les cas de violations. Dans les exemples que j'ai donnés, c'est une militante, mère de disparu et militante au sein du comité des familles de disparus qui habite à El-Biar qui, lorsqu'elle a entendu parler de ces arrestations, est allée voir les familles, les a interrogées, leur a remis les formulaires, fait les fiches des personnes arrêtées, etc.

algeria-watch: La personne venue voir les jeunes était recherchée. Elle est repartie ensuite. Pourquoi ne pas s'être présentée aux autorités pour bénéficier de cette loi?

Me Tahri: D'après son frère qui a été arrêté avec les autres, il était venu dans le quartier pour se renseigner mais le fait que les autorités n'offrent aucune garantie et protection l'a dissuadé. On lui demande de se considérer comme un égaré, de dire pardon et c'est tout. Il n'y a rien d'officiel garantissant sa liberté et protection.

algeria-watch: Les avocats défenseurs des droits humains ont ils des exemples de personnes qui se sont présentées aux autorités dans le cadre de cette nouvelle loi? Y a-t-il un suivi qui permet de tirer des conclusions sur la procédure engagée par les autorités lorsqu'une personne se rend? Que font les commissions de probation? Cinq mois après la promulgation de cette loi, a-t-on une idée concrète de son application?

Me Tahri: Nous n'avons pas beaucoup de cas de personnes qui étaient au maquis et qui se sont rendues. C'est assez compliqué. Les choses se font surtout dans les zones isolées. Il y a des groupes en relation avec les services de sécurité qui ont bénéficié de cette loi. Un membre de groupe m'a expliqué que cela s'est fait très rapidement: Un PV a été rédigé attestant qu'il n'avait pas été auteur de crime, de viol, ni d'avoir déposé de bombe. Il a signé ce PV et tout de suite après, on lui a remis un papier avec lequel il peut se déplacer et qui le protège.

Il n'y a pas suffisamment de cas pour que nous puissions dire: "voilà comment cela se passe". La question est prise en charge dès le début. Il n'y a pas d'individus qui se présentent avec leurs avocats ou leurs familles et demandent à bénéficier de cette loi. Ce sont des opérations qui sont prises en charge au niveau des maquis et par des responsables des services de sécurité. Il y a des contacts, des intermédiaires entre les groupes et les services de sécurité. Ce sont des opérations collectives.

algeria-watch: Dans la presse algérienne, on peut lire des informations contradictoires. D'une part il est fait état de personnes ayant commis des crimes abominables qui se retrouvent en liberté, comme par exemple l'émir Halouane. D'autre part, on entend parler d'acte de vengeance sur les repentis qui ne bénéficient donc pas de la protection de l'état. On peut lire aussi que ces groupes se reconstituent en groupe une fois avoir bénéficié de cette nouvelle Rahma. Mais tout le monde, mis à part le pouvoir, est d'accord pour dire que le nombre des personnes s'étant rendues est très petit. Il ne s'élèverait pas à plus de 1000. A l'extérieur il est assez difficile de se faire une idée de l'application de cette loi. Qui en bénéficie et qu'advient il des repentis?

Me Tahri: Je pense qu'il faut d'abord parler de cette loi elle-même. Quel est l'objectif de cette loi? Quand on lit la loi, on se rend compte que ce n'est pas une "loi de concorde", pas une loi qui a été promulguée pour gérer une situation en vue d'aboutir à une situation de paix. C'est une loi qui dans son esprit vient consacrer la victoire des militaires sur les groupes armés. Ceci est même exprimé de façon un peu caricaturale parce qu'on ne demande pas seulement à ces gens de déposer les armes et de se rendre mais on les traite d'égarés, c'est à dire que c'est une remise en cause totale de leurs opinions, leurs convictions, le fait même de leur constitution en groupe. Ils ont à demander pardon et à reconnaître qu'il étaient des égarés et que maintenant, ils retrouvent la bonne ligne de conduite définie par l'état, par les autorités. C'est cela l'esprit de cette loi.

Deuxièmement, cette loi, dans ses articles 36 et 37 devrait s'appliquer aux personnes qui se trouvent aussi en prison. Il y a des milliers de personnes en prison qui en bénéficiant de cette loi devraient être libérées tout de suite mais au niveau de l'application rien n'a été fait.

algeria-watch: Il s'agit de personnes emprisonnées pour "soutien au terrorisme"?

Me Tahri: exactement. Ils devraient être libérés en application de cette loi et c'est la même chose pour les personnes poursuivies qui se trouvent soit à l'étranger, soit dans une situation de clandestinité: En principe, dès qu'elles se présentent à la commission de probation, elles devraient bénéficier automatiquement d'une libération. Mais ce n'est pas le cas. C'est à dire que l'application se fait d'une manière orientée. Ce sont les services de sécurité qui vont dans certains maquis déterminés. Donc, nous ne savons pas ce qu'ont fait les personnes qui se sont repenties - comme dans le cas cité tout à l'heure - on ne sait pas, quels crimes ils ont commis parce qu'ils sont présentés devant les commission de probation et on leur présente des PV déjà préparés. C'est à dire que dès le départ, toute cette procédure est prise en charge dans un cadre déterminé. Ce n'est pas appliqué à tout le monde dans un cadre général.

algeria-watch: Il y a un manque de transparence. Ce qui est frappant c'est qu'après tout le tapage médiatique, l'endoctrinement des dernières années au sujet du terrorisme, on parle maintenant d'égarés sans que la société ait été préparée à ce genre de processus ou puisse comprendre pourquoi ce revirement (trompeur): Pourquoi cette personne, qu'on qualifiait hier encore de terroriste peut elle être insérée aujourd'hui dans la société? Ce sont des choses qu'il faut expliquer.

Me Tahri: C'est fait sciemment. C'est une loi pondue dans un cadre politique pour servir le pouvoir lui-même. Il y a par exemple des milliers de travailleurs qui ont été licenciés à cause de leur opinion politique. Ils n'ont jamais été poursuivis pour des faits qualifiés de terroristes. En 1991, pour avoir appartenus à un syndicat islamiste, ou pour avoir fait grève et manifesté, ils ont été licenciés, tout simplement. Pourtant les décisions de justice ont ordonné leur intégration. Si on voulait vraiment cette concorde et remettre en place une société stable, ces gens là devraient être réintégrés. Mais ils sont toujours considérés comme des opposants potentiels.

C'est à dire que cette loi de la concorde ne concerne qu'un groupe bien déterminé qu'on veut réintégrer, réinsérer.

On dit que cette loi ne s'applique pas aux gens qui ont les mains tâchées de sang, et ont été auteurs d'assassinats, de massacres, d'avoir posé des bombes, mais là, un simple PV qui est fait dans l'opacité la plus totale ne peut déterminer si ces gens là ne sont pas concernés par ces faits très graves. Et puis la société doit avoir un droit de regard sur ces gens là. Parce que quelqu'un qui a été l'auteur d'un massacre dans un village ou a déposé une bombe dans un bien public ne doit pas être concerné par cette loi. Il doit être passible de la justice, d'un procès transparent et juste.

algeria-watch: Au niveau des prisons, les personnes qui pourraient théoriquement bénéficier de cette loi, ont essayé de faire les démarches nécessaires?

Me Tahri: Ils n'ont pas à faire des démarches. La loi s'applique dans toute sa plénitude. C'est une loi qui dit que les personnes détenues doivent être libérées car elles bénéficient de cette loi. Elles n'ont pas été libérées.

Il y a autre chose: il y a eu le 5 juillet une grâce présidentielle. C'est un acte présidentiel, un décret, ce n'est pas une loi. C'est individuel, subjectif: le président a décidé de libérer un certain nombre de personnes sur la base d'une liste à l'occasion de l'anniversaire de l'indépendance. C'est une grâce, telle qu'elle se fait tous les ans et à toutes les occasions officielles. Cette fois-ci c'était la première fois depuis 1992 qu'une grâce touchait des personnes détenues pour leurs opinions. Mais cela n'a rien avoir avec la loi de la concorde. Cette loi touche à l'ensemble des personnes qui obéissent donc aux critères énoncés par cette loi. Mais cela n'a pas été appliqué et d'ailleurs, nous, en tant qu'avocats, avons adressé une lettre au président de la République pour lui demander l'application effective et complète de cette loi, surtout dans ses articles 36 et 37 pour les personnes détenues.

algeria-watch: Et finalement il s'avère que le nombre de personnes qui se rendent est très réduit. Même les réfugiés qui se trouvent à l'extérieur ne semblent pas avoir été mis en confiance par cette loi. Apparemment il y a suffisamment de raisons pour être sceptique quant à son application.

Me Tahri: Cette loi ne prévoit pas de procédures claires et bien établies pour assurer à une personne venant de l'étranger qu'elle passera par telle procédure et que sa protection est garantie.

algeria-watch: quelle est la différence entre cette loi et les précédents décrets concernant les "repentis"?

Me Tahri: Cette loi, au niveau de la justice, n'a pas été prise en compte. Ces derniers temps, il y a eu beaucoup de procès où les prévenus ont été jugés pour soutien au terrorisme ou pour non-dénonciation et la justice n'a pas tenu compte de cette loi. Ceux-ci ont été condamnés fermement même après le 13 juillet.

Il y a là deux situations complètement contradictoires: si on se réfère aux déclarations du ministre de la Justice et de l'Intérieur concernant cette loi, il faut que les personnes condamnées soient d'abord jugées pour être acquittées. C'est quelque chose de kafkaien. Alors que cette loi dit que les personnes poursuivies qui n'ont pas commis de crimes de sang doivent être libérées.

En résumé, je pense que cette loi s'insère dans un processus politique qui va dans un seul sens et qui est à l'avantage du pouvoir en place pour se maintenir, sans tenir compte ni de la situation, ni des droits des personnes.

algeria-watch: Depuis que Bouteflika est président de la République il profère des menaces en déclarant qu'après le 13 janvier l'état va réagir de toutes ses forces.

Me Tahri: Il y a beaucoup de personnes très inquiètes dont les défenseurs des droits de l'Homme, parce que les menaces et l'ultimatum qui est donné par le président dit que le ciel va tomber après le 13 janvier 2000 sur tout ce qui bouge, n'en déplaise aux organisations internationales, notamment amnesty international et human rights watch. Cette inquiétude est d'autant plus justifiée parce qu'on appréhende que cette loi n'est en fait qu'un justificatif pour une plus grande répression. On nous dit: "voilà, nous avons essayé de faire la concorde, nous avons tendu la main et personne n'est venu. Ils ne veulent pas". Alors que si on étudie cette loi, si on l'analyse dans son fond, on conclura que cette loi n'est pas faite pour aller vers la concorde. Elle a été promulgué pour justifier une répression qui viendra après.

algeria-watch: Pendant tout ce temps où l'état "tend la main", les maquis continuent d'être frappés. Il y a une guerre contre les maquis qui n'a jamais cessé. Qu'est ce qui justifie une répression plus forte après le 13 janvier si ce n'est au niveau de ce qui est nommé communément de réseaux de soutien au terrorisme?

Me Tahri: Il y a un conflit entre deux thèses: D'un côté, il y a les éradicateurs du tout sécuritaire. Pour eux, il n'est pas question de dialoguer, de négocier. Il faut écraser ces gens là, les écraser militairement, politiquement et juridiquement même si c'est dans un cadre de négociation, pour aboutir finalement à une reddition totale et sans aucune discussion. D'autre part, il y a des cercles qui sont partisans d'un retour à la normale, en prenant en considération des paramètres qui constituent la société et essayer donc d'ouvrir un véritable dialogue avec les composantes de la société pour aboutir à l'ouverture d'un espace de libertés, de démocratie, etc. Ceci est prôné par certains partis politiques, certaines personnalités et même certaines forces au pouvoir. Ce conflit ou l'existence de ces deux voies dans la gestion de la résolution des problèmes de la crise en Algérie fait craindre une victoire des éradicateurs qui ont enclenché ce processus pour continuer une répression, pour continuer le tout-sécuritaire.

algeria-watch: Et l'AIS dans tout cela?

Me Tahri: Elle va se fondre, elle va se fondre dans ce processus.

algeria-watch: on constate ces dernières semaines un regain de violence...

Me Tahri: il n'y a pas de regain, il y a toujours eu la violence. C'est pour des raisons politiques et des intérêts économiques qu'on médiatise ou qu'on se tait.

algeria-watch: Et puis, il y a eu l'assassinat de Abdelkader Hachani, une des personnalités les plus importantes du FIS.

Me Tahri: oui, et cela aussi se situe dans ce processus. Quelque soit la source ou le commanditaire de cet attentat, il s'agit d'une action pour entraver toute solution véritablement politique. Il y a des propositions de solution politique qui ne sont que des manouvres pour maintenir une situation de statut-quo, alors que celles qui pourraient aboutir à une stabilité et un retour à la normale sont sabotées.

algeria-watch: Que se passe-t-il au niveau de l'enquête concernant l'assassinat de Hachani?

Me Tahri: Les crimes politiques en Algérie, depuis toujours, n'ont jamais été élucidés. Il n'y a jamais eu d'enquête réelle depuis Khemisti, en passant par Boudiaf, Kasdi Merbah, Benhamouda, et tous ceux qui y sont passés et qui se situent dans des phases historiques bien précises, charnières. Il en va de même pour l'assassinat de Hachani.

J'ai appris en ce qui concerne le traitement de l'enquête que le ministère de l'Intérieur avait communiqué qu'il procédait à des dizaines d'arrestations dans les quartiers populaires d'Alger, surtout à Bab-el-Oued et dans les milieux islamistes extrémistes. Déjà à ce niveau on peut dire qu'il y a un préjugement sur les auteurs de l'assassinat. On pointe déjà le doigt vers les islamistes comme si dans ces quartiers là, les islamistes extrémistes s'y trouvaient encore. S'il y en a, ils sont en prison ou au maquis mais pas en liberté pour que la police vienne les arrêter. Avec les milliers et milliers d'arrestations et d'exécutions qui ont été effectuées... Déjà lorsque Boudiaf a été assassiné, en direct, par un membre des services de sécurité, la commission d'enquête a abouti à la conclusion que c'étaient les islamistes qui étaient responsables, même chose pour Kasdi Merbah qui était très protégé et qui a été assassiné de la manière la plus professionnelle qui puisse être, là également, ils ont arrêté plus de 100 personnes pour tous les inclure dans le dossier "assassinat de K. Merbah". Cette affaire a été ficelée devant l'opinion nationale et internationale pour dire: ce sont toujours les islamistes qui sont derrière les crimes politiques ou crapuleux, les massacres etc. Maintenant c'est le même scénario: on dit que Hachani a été tué parce qu'il y avait des divergences entre islamistes extrémistes, alors que le meilleur moyen serait de faire une enquête mais pas par les services de sécurité. Seulement une commission internationale peut nous livrer la vérité sur cet assassinat. Ce qui est certain, c'est que l'auteur est poussé par des considérations politiques pour entraver une solution véritablement politique. Et puis il y a une lourde responsabilité de l'état en ce qui concerne la protection de la victime, comme n'importe quel autre citoyen, mais dans son cas, il s'agit d'un homme politique qui est un élément clé dans le processus de la négociation de règlement de la crise. Il était très surveillé ou très protégé - comme on veut le voir.

algeria-watch: Venons en à la question des "disparus": Après l'élection de Bouteflika il y avait au sein des familles des disparus un grand espoir, je me souviens qu'on pensait que la question allait être traitée par le président. Après le meeting à la salle Harcha, il y a eu une grande désillusion parce qu'il a dit que tout ce qui est passé est passé. Il était clair qu'il ne voulait en entendre parler. Comment ces propos ont ils été perçus par les familles?

Me Tahri: Après le changement au niveau de la présidence, le départ du président Zeroual qui avait fermé toutes les portes et même affiché un mépris total vis à vis des familles de disparus en refusant de les écouter, de répondre à leurs doléances, et les avait privées de leurs droits constitutionnels de s'organiser en association, les familles avaient un grand espoir en la personne du nouveau président qui avait annoncé de prendre vraiment en main les problèmes de la société, les problèmes urgents. Les familles considèrent que l'un des problèmes les plus importants est celui des "disparus" d'autant plus qu'elles ont la conviction que parmi les personnes arrêtées, il y en a qui sont vivantes, tenues au secret. Chaque mère, épouse, fille ou père se dit que peut être son proche se trouve parmi les survivants. Et même s'ils ont perdu tout espoir de voir leur parent vivant, ils veulent savoir. C'est le droit de vérité et surtout le droit de savoir pourquoi ils ont été enlevés en pleine nuit par les services de sécurité qui représentent l'état, l'ordre, la justice, mais qui n'ont pas voulu juger. Les familles acceptent les décisions de justice, même si les peines sont lourdes, sous condition de prouver que leur proche a commis un crime.

Donc cela a été la désillusion, mais elles gardent l'espoir et surtout la ténacité à continuer à lutter dans le cadre du comité SOS disparus et par des sit-in hebdomadaires devant l'ONDH, par des regroupements au niveau des quartiers populaires pour faire connaître leurs problèmes, pour divulguer cette violation terrible à l'opinion publique, nationale et internationale, agir auprès des institutions internationales pour continuer à lutter.

Le président doit prendre les responsabilités, prendre en charge cette situation qui touche des milliers de citoyens algériens où l'état est engagé en première ligne puisque ce sont les services de sécurité qui ont procédé à ces arrestations.

algeria-watch: Peut on remarquer un changement de comportement au niveau des institutions, de la police, etc. vis à vis des familles de "disparus" depuis l'arrivée de Bouteflika. Donne-t-on par exemple plus d'informations aux familles?

Me Tahri: Il n'y a jamais eu d'informations au sujet des "disparus". Il y a des manouvres faites vis à vis des parents en leur disant par exemple: "dans un jour vous allez avoir une réponse", on convoque les gens à la daira, il y a des convocations, la police les reçoit, les apaise en leur demandant une pièce d'état civil du proche "disparu". Elle leur dit: "Dans 20 jours ou un mois, vous aurez de bonnes nouvelles et je peux vous dire que votre parent est vivant."

C'est pour maintenir le flou, le doute mais il n'y a jamais rien de concret concernant un "disparu". Il n'y a pas eu de "disparu" relâché, il n'y a jamais eu d'information officielle concernant les "disparus", que ceux-ci soient morts ou vivants. Donc, sans parler des contrevérités faites par l'ONDH pour dire que le parent disparu est au maquis ou à l'étranger, là vraiment, tous les dossiers contiennent les éléments prouvant que la personne a bel et bien été arrêtée devant des voisins, des témoins, etc. Cela signifie qu'il n'y a pas eu d'évolution positive concernant ce dossier là.

algeria-watch: Y a-t-il des cas récents de disparus?

Me Tahri: Oui, la disparition continue. Elle est un moyen, un instrument qui s'inscrit dans une stratégie de gestion de la situation sécuritaire: faire disparaître quelqu'un c'est éliminer une personne de l'espace politique, syndical, de contestation de manière générale.

Il y a une personne, Azzi Hassan, qui a été arrêtée à El-Biar le 18 octobre 1999, avec les quatre autres personnes dont nous avons parlé tout à l'heure. Il a été arrêté chez lui, devant ses parents. Jusqu'à il y a trois jours avant que je vienne, il n'avait ni été présenté à la justice, ni été relâché.

Les disparitions continuent, elles continuent parce que c'est une décision politique. Ce ne sont pas les politiciens seuls qui décident de faire disparaître quelqu'un. C'est une décision politique, quand il y a quelqu'un qui présente un danger de contestation, on le mène ailleurs, en dehors du système judiciaire, légal, en dehors de la transparence. Il est mis au secret et peut être même assassiné. On ne le sait pas.

Ce que nous savons par contre, c'est que cette personne a été arrêtée tel jour, à telle heure, devant des témoins.

algeria-watch: Le président a fait des promesses de réforme de la justice. Dans ce cadre, les circulaires transmises aux juges auraient été annulées. Peut on percevoir une amélioration à ce niveau là?

Me Tahri: Cette circulaire faite par Adami imposait notamment aux juges d'instruction de ne pas libérer les personnes provisoirement détenues avant de s'en référer à la tutelle. C'est une chose très grave parce que la liberté des juges d'instruction est mise sous camisole. A partir de ce moment ce ne sont plus des juges, ce sont des fonctionnaires. C'est très grave.

La suppression d'une circulaire ne résout pas le problème, ni la création d'une commission d'étude telle que décidée par Bouteflika. C'est un problème de démocratie d'une façon générale. Tant qu'il n'y aura pas de séparation réelle des pouvoirs, tant que la justice ne sera pas séparée du législatif et de l'exécutif, elle restera sous tutelle. Tant que le juge attendra un coup de fil d'en haut pour décider quelque chose, surtout lorsqu'il s'agit de dossiers importants... Ceux-ci sont traités en dehors de la justice, au niveau des cercles décideurs: le pouvoir exécutif, le pouvoir réel qui est celui de l'armée qui décide ce qui doit se faire pour tel ou tel dossier.

La justice aujourd'hui n'est qu'un appareil qui dépend des autres pouvoirs, c'est un instrument qui sert au pouvoir réel pour se maintenir et comme moyen de répression, de menace et d'intimidation contre toute personne qui essaie de contester et de revendiquer ou de remettre en cause le système.

Un journaliste aujourd'hui n'a pas besoin de circulaire pour ne pas dépasser une ligne précise. Il a une autocensure dans sa tête. Lorsqu'il écrit un article, il a peur de la justice qui peut le convoquer à tout moment et le mettre en prison et le poursuivre.

La justice doit échapper à toute tutelle, tout pouvoir. Elle ne doit plus être un bâton pour frapper. Ce n'est pas une commission d'étude qui changera quelque chose.

algeria-watch: Quand on observe l'Algérie de l'extérieur, on peut avoir l'impression que les institutions fonctionnent à peu près, qu'il y a un champ d'expression, une opposition, etc. Il y a des journaux, des associations, des partis... On est étonné de lire les journaux , de voir quelle liberté de ton, les critiques acerbes à l'encontre du président, par exemple. On peut en arriver à la conclusion que la situation pourrait s'améliorer bien sûr mais qu'en fait elle est sur la bonne voie.

Me Tahri: C'est une vitrine. Il y a deux Algérie. Une Algérie réelle qui souffre, où l'injustice est vraiment flagrante et une Algérie qu'on veut montrer aux passants qui ne peuvent voir ce qui se passe derrière.

Même les journaux, lorsqu'ils se permettent de critiquer le président, il ne faut pas se leurrer! Ce n'est pas une liberté d'expression. Ce sont des moyens de pression qui sont utilisés par des clans contre telle ou telle personne, ou même contre le président, lorsqu'on voit qu'il commence à sortir du giron du système. On emploie des pressions par des articles pour dire: "ce que tu fais là, ce n'est pas bien!".

algeria-watch: pour enchaîner là-dessus, il y a beaucoup de gens qui nous demandent: "que pouvons nous faire pour changer la situation en Algérie?

Me Tahri: Il faut d'abord s'informer. Il ne faut pas se fonder une opinion sur des éléments lus dans une presse opaque. Il faut s'informer en écoutant tout le monde. Ecouter la presse mais écouter les victimes aussi, toutes les victimes, écouter le peuple. Aller s'informer sur le terrain.

L'occident nous gargarise de démocratie, liberté et droits de l'Homme. Il ne faut pas que ce soient des mots creux, des slogans, des affirmations creuses. Il faut que ce soit appliqué sur le terrain. C'est vrai qu'on a besoin de démocratie et il faut nous aider à établir cette démocratie, pour rétablir les droits de l'Homme. Comment peut on fermer les yeux sur des violations terribles, politiques, des massacres qui ont lieu jusqu'à ce jour?

La semaine dernière il y a eu des massacres un peu partout en Algérie, dans plusieurs villages, commis par des groupes armés dits islamistes ou des groupes islamiques armés, je ne sais pas. Mais ils sont là, et il y a des faits graves, des violations de toutes sortes: il y a des personnes torturées, des personnes arrêtées qui disparaissent. Cette absence de liberté, de démocratie. Cette violation des droit de l'homme a ses répercussions sur l'économie et sur le politique surtout. Les conséquences de cette volonté d'émigration de la jeunesse du Sud vers le nord est du à cette violation des droits de l'Homme. J'ai posé cette question aux quatre jeunes qui étaient venus me voir après avoir été arrêtés et torturés. Ils n'avaient aucun problème économique, l'un était menuisier, l'autre comptable dans une société américaine, le troisième marchand de légumes qui gagnait bien sa vie. Sur les trois deux m'ont dit qu'ils ne veulent plus résider dans ce pays après ce qu'ils ont vécu.

On parle ici du problème des émigrés algériens ou maghrébins et de la nécessité de les expulser, mais il faut d'abord régler le problème en Algérie. Le problème n'est pas à régler économiquement, ce n'est pas en donnant de l'argent et créant des emplois en Algérie, non, moi je dis, que la solution se trouve au sud et passera inévitablement par la démocratisation et le respect des droits de l'Homme.

algeria-watch: très concrètement, que peuvent faire les gouvernements occidentaux, les ONG, etc.

Me Tahri: D'abord il faut s'informer et ne pas se contenter des trois pages du rapport officiel, comme je l'ai dit il n'y a pas longtemps dans une réunion dans une ambassade. J'ai critiqué le rapport qui a été fait. Il y a de nombreuses contradictions, des contrevérités et même de la désinformation. Il faut faire les choses sérieusement et donner les moyens de le faire. Maintenant les représentants des ambassades peuvent se déplacer, ils peuvent s'informer au delà de quelques journaux francophones.

Et puis il faudrait qu'il y ait des relations, des missions, favoriser des échanges entre les deux pays pour aider à briser cette chape de plomb qui empêche d'ouvrir l'espace de liberté et démocratie et également agir au niveau des institutions internationales, et peser de son poids. L'Allemagne a quand même un poids pour faire pression, non pas pour toucher à la souveraineté d'un pays mais pour faire cesser ces violations et aider à la démocratisation, au niveau de l'ONU et les institutions internationales qui peuvent influer et enfin, en ce qui concerne les massacres qui n'en finissent pas, il faut la constitution d'une commission d'enquête internationale.

algeria-watch: Merci beaucoup pour cet entretien.

 

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