Pétrole, pouvoir et religion

La «sale guerre» en Algérie

algeria-watch

«Le massacre d'une communauté en prière a coûté la vie à 40 personnes, avant tout des femmes et des enfants, et plus de vingt autres ont été blessées. Les agresseurs, une centaine d'hommes en partie masqués et dont certains furent reconnus, se sont déchaînés cinq heures durant. Les autorités, prévenues à temps, n'ont rien entrepris pour empêcher ce crime».

Les organes officiels et la presse ont d'abord caractérisé cette affaire d'acte de vengeance entre deux groupes armés ennemis. Cette version des événements n'a pas pu tenir très longtemps. Très vite, il est apparu que ces atrocités avaient été commises par les membres d'une organisation paramilitaire. Grâce aux médias, l'opinion publique mondiale appris l'existence d'une guerre menée par le gouvernement depuis déjà des années, une «guerre de faible intensité», qu'un papier officiel désigne ainsi : la volonté de combat du mouvement doit être brisée par son isolement d'avec la population, la censure des médias de masse et l'intervention d'organisations paramilitaires et de milices. Entre-temps, le gouvernement lui-même a reconnu sa complicité dans le massacre. Comment un revirement aussi rapide de la représentation officielle des événements a-t-elle pu se produire?

Cependant, ce bain de sang n'a pas eu lieu en Algérie, mais au Chiapas/Mexique. Les victimes étaient des Indiens et les coupables, des membres de l'organisation paramilitaire du parti gouvernemental.

Changement de scène : Bentalha, Relizane ou Sidi Hammed, pour nommer quelques localités en Algérie où ont eu lieu les massacres les plus affreux, des massacres qui ont fait à chaque fois entre 200 et 400 victimes : des femmes, des enfants et des vieillards égorgés, aux membres déchiquetés, éventrés. Horreur qui ne peut être exprimée par des mots. Selon les survivants, les agresseurs surgissent soudainement, la nuit, toujours environ une centaine, masqués, parfois habillés en militaire parfois en combattants afghans. D'une bestialité inimaginable, ils massacrent, apparemment au hasard, des familles entières. Puis ils disparaissent, et jusqu'à présent, aucun d'entre eux n'a été nommément identifié ou saisi.

Il est surprenant que les agresseurs se déchaînent ainsi des heures durant, en ayant le temps, non pas seulement de tuer leurs victimes, mais aussi de les déchiqueter, d'incendier les maisons, de réduire en cendres des villages entiers, d'exterminer les troupeaux... et il leur est même permis de réapparaître le jour suivant pour perpétrer un nouveau massacre. Visiblement, en Algérie, personne ne veut ou n'est en état de les empêcher de commettre ces crimes et de poursuivre leurs exactions. Et cela même quand, comme dans le cas de Bentalha, ils agissent en plein milieu d'une des plus importantes villes de garnison d'Algérie, c'est-à-dire dans une région où se trouvent, à quelques centaines de mètres les unes des autres, les casernes de la gendarmerie, de l'armée et de la Sécurité Militaire, en plus d'un Q.G. des unités anti-guerilla, d'une base aérienne militaire, d'une implantation militaire hautement surveillée, d'un centre hospitalier universitaire etc.

Comment est-il possible qu'aux portes d'Alger, sur une plaine contrôlable et présentant la plus forte concentration militaire, un fief des Groupes islamiques armés (GIA) existe depuis des années et d'oú ses membres terrorisent la population? Comment peuvent-ils avoir commis en août et en septembre plusieurs massacres et ainsi exécuté en une nuit entre 200 et 400 personnes sans qu'il n'y ait eu aucune intervention des forces de l'ordre?

Des survivants de Bentalha rapportent que l'armée était certes présente mais a observé le «spectacle» à une distance sûre. Les gendarmes et les gardes communaux auraient même été empêchés d'intervenir. Ils attirent par ailleurs l'attention sur le fait que des familles précises auraient été visées et décimées. Les agresseurs auraient exécuté leur «travail» en toute sérénité et certains auraient même été reconnus. Quelques uns des assaillants tués auraient été décapités par leurs complices et leurs têtes emportées afin d'empêcher leur identification. Dans d'autres cas, le gouvernement a empêché la diffusion d'informations sur l'identité des agresseurs, comme lors du massacre du 30 décembre à Souk El Had (près de Relizane) où apparemment 18 d'entre eux auraient trouvé la mort.

Il est par ailleurs frappant de constater que les massacres ont lieu dans des régions connues pour les sympathies de leurs habitants pour les islamistes et où l'AIS (Armée islamique du Salut), le bras armé du FIS (Front islamique du Salut) qui observe depuis octobre dernier un cessez-le-feu, compte de nombreux partisans.

Enfin, ce qui pousse à s'interroger, c'est le fait que les massacres se déroulent dans des lieux où la population n'a pas approuvé la création des milices ou bien n'est pas considérée comme assez loyale par les autorités pour que lui soit distribuée des armes. Un reporter de la BBC a affirmé que 200 hommes de Sidi Hammed qui avaient réclamé des armes, ne les ont obtenues qu'après le bain de sang. Dans les années 1992-93, de nombreux habitants des régions concernées par les massacres s'étaient vus confisquer leur fusil de chasse. Désormais, des responsables de l'armée donnent à entendre qu'il faut s'armer et combattre aux côtés des forces de sécurité ou quitter la région. Des villages entiers peuvent être bombardés, bloqués ou affamés, et des forêts être brûlées jusqu'à ce que les villageois se décident soit à partir soit à prendre les armes. Il leur faut choisir leur camp. Finalement, c'est la population qui est rendue responsable des massacres contre elle-même.

Interrogé sur ce qu'entreprend l'Etat pour protéger ses citoyens, un responsable politique a rétorqué: «Que fait le citoyen pour l'Etat? Pour arracher ses droits, il faut assumer ses devoirs» (Le Monde. 9.9.97) C'est-à-dire, s'engager activement dans la lutte contre le "terrorisme".

Qui tue ?

Cette question qui s'impose inévitablement est rejetée par le gouvernement et la presse algériens comme absolument éhontée. Elle n'a pas à être posée et ceux qui le font malgré tout sont suspectés de complicité avec les criminels. L'identité des coupables serait tout de même évidente, répond-on à ceux qui s'interrogent : ce sont les membres des sanguinaires GIA, qui veulent plonger le pays dans le chaos. Ceux-ci auraient d'ailleurs revendiqué la responsabilité des attentats et des massacres, et en outre plusieurs de leurs membres auraient été reconnus par des victimes.

Parfois les GIA sont présentés par le gouvernement comme des combattants, qui veulent punir la population pour avoir pris part aux élections ou pour leur avoir refusé son soutien. Aussitôt après, il est dit qu'il s'agit du dernier soubresaut de groupes terroristes qui ne veulent pas admettre leur défaite. Une autre fois encore, on affirme que les GIA recruteraient leurs membres parmi les chômeurs, ce qui expliquerait le réservoir pratiquement inépuisable qu'ils auraient à leur disposition. Tout jeune homme des quartiers moins aisés devient ainsi un égorgeur et un terroriste potentiel.

Les massacres les plus récents ont effrayé l'opinion publique en Europe. Après s'être laissée apaiser par le gouvernement algérien durant des années, voilà qu'on demande: qui sont les agresseurs? Et surtout: qui sont les commanditaires ?

Dans le cas du massacre au Chiapas évoqué ci-dessus, la version officielle des faits a été tout de suite mise en doute. Avec raison, l'opposition mexicaine, comme les médias internationaux, ont supputé sur un crime commis par des organisations paramilitaires. Avec sa stratégie de Counter-Insurgency, le parti gouvernemental vise à terroriser la population, à la contraindre à fuir ou à s'autoarmer et à affaiblir le mouvement de résistance zappatiste (suivant la formule : retirer l'eau au poisson). Dans cette affaire, il y va bien sûr avant tout des intérêts économiques de la classe dominante.

Dans le cas de l'Algérie, il semble moins opportun de s'efforcer à de semblables réflexions et de parler d'une stratégie de Counter-Insurgency. Par contre, les avis s'unissent dans un large consensus: il ne saurait être question d'autres responsables des massacres que les islamistes. Malgré les révélations les plus récentes d'anciens agents de l'Etat, il n'est pas admis de tenir en suspicion la version officielle des faits. Des agents de services secrets transfuges, des membres des services de sécurité de même que d'anciens hommes politiques et diplomates témoignent de l'implication des services secrets algériens dans d'innombrables attentats ainsi que des massacres. Ils ont livré des indications très sérieuses comme quoi les GIA étaient un instrument du pouvoir, les crimes commis en leur nom servant à jeter le discrédit sur le mouvement islamiste et à l'isoler de la population. Leur fonction consisterait dès lors à amener les gouvernements arabes et occidentaux à soutenir sans réserve la ligne dure du gouvernement et, finalement, à assurer les intérêts mafieux de certains généraux influents.

Si ces révélations étaient prises au sérieux, l'attention se porterait sur les innombrables discordances de la version officielle sur la «lutte contre le terrorisme» et susciterait des interrogations quant à la responsabilité de l'armée et des dirigeants dans les massacres. Jusqu'à présent, la guerre en Algérie aurait fait, selon des estimations, entre 120 000 et 200 000 victimes, 12 000 personnes disparues et plus de 30 000 autres détenues dans les prisons. Le président de la Ligue algérienne de défense des droits de l'Homme (LADDH), Ali Yahia Abdennour, part du principe de trois sources de violence: les groupes islamistes, l'Etat et les groupes armés non identifiés. Comme quatrième source, il convient de citer les milices créées par l'Etat, comme l'évoque le rapport de novembre 1997 d'Amnesty International.

Pourquoi ce silence ?

Contrairement au mouvement zappatiste, qui se réfère à d'anciennes luttes de libération de gauche et qui défend les droits des indiens bafoués depuis des siècles, à travers la figure emblématique du Sous-commandant Marcos, les mouvements islamistes dans l'ensemble, et algérien en particulier, sont d'entrée de jeu stigmatisés sous des caractéristiques négatives. Le FIS, comme on l'entend dire le plus souvent, serait passéiste et réactionnaire. S'il était arrivé au pouvoir, il aurait en premier lieu jeté tous les principes démocratiques par-dessus bord, renvoyé les femmes à la maison et installé une dictature totalitaire à peu près comparable au régime de Pol Pot. Les membres du FIS sont portraiturés comme d'horribles barbares barbus ou des "épouvantails» drapés de noir. L'interprétation selon laquelle, au lendemain de son interdiction début 1992, le FIS aurait déclaré le «Djihad», la «guerre sainte» contre l'Etat, s'est imposée communément de façon rétrospective. Par la suite, les bouchers du GIA auraient été recrutés dans ses rangs.

C'est pourquoi, dans certains milieux démocratiques d'Europe de l'Ouest, s'est répandue l'opinion selon laquelle l'interruption des élections en 1991 et l'interdiction du FIS étaient fondées. Sans cela, le FIS serait ressorti vainqueur de ces élections, ce qui n'aurait apporté au pays qu'un bain de sang encore plus considérable. Qu'une victoire du FIS déstabilise les gouvernements dans les pays voisins a été également redouté. D'autant plus que les gouvernements européens, qui soutiennent avec leurs homologues arabes et américains, voulaient éviter un afflux de réfugiés algériens chez eux. Pour éviter la réalisation de ce scénario - présenté comme une vision cauchemardesque - d'une dictature verte qui supprimerait les libertés et la démocratie, les généraux qui ont fait le putsch de 1992 ont été considérés comme le moindre mal, d'autant qu'on les connaissait et qu'ils étaient, et sont encore, protégés par la France. Ces généraux qui, de fait, tiennent le sort du pays entre leurs mains depuis l'indépendance en 1962, ne sont pas seulement les garants des intérêts de l'Occident dans le pays. Ils s'avèrent aussi des efficaces exécutants des programmes d'ajustement structurel imposés par le FMI (Fonds Monétaire International). Un gouvernement civil et un parlement qui ne sont rien d'autre que des caricatures des principes républicains et des institutions démocratiques, doivent masquer le fait que, fondamentalement, c'est l'armée qui décide. Les gouvernements occidentaux acceptent ce jeu, soutirant des quantités toujours plus importantes de pétrole et de gaz naturel de ce pays.

Le FMI ordonne, les généraux exécutent

En Algérie, la plus grande part des entrées de devises est tirée de ces ressources afin de rembourser les intérêts des crédits engagés. L'effondrement de l'économie programmé à la fin des années 80 n'a pu être évité qu'avec l'aide de la France et du FMI qui, sous l'égide de son président français, Michel Camdessus, s'est montré particulièrement prévenant envers les généraux algériens. Des aides financières généreuses ont été mises à disposition: octroi de crédits; réechelonnement de moitié, au printemps 1994, par les Clubs de Paris et de Londres de la dette extérieure (30 milliards de dollars) que l'Algérie ne pouvait plus payer depuis 1991. Parallèlement, des investissements de plusieurs milliards affluent dans les secteurs stratégiques de la prospection et de l'extraction de gaz naturel. Ces «aides» de l'extérieur ne sont bien évidemment qu'une solution à court terme : les bailleurs de fond et les généraux espèrent surmonter cette période de transition «agitée» d'ici à ce que les restructurations prévues soient achevées.

Du fait de ces «réformes» économiques qui doivent donner le coup de grâce à l'économie d'Etat, des dizaines de milliers de salariés ont perdu leur travail et des centaines de milliers d'autres ne reçoivent leur salaire que de façon irrégulière (36 000 travailleurs du bâtiment, par exemple, n'ont reçu aucun salaire pendant un laps de temps allant de 1 à 14 mois). Les subventions de l'Etat ont été réduites de façon massive et le dinar constamment dévalué (jusqu'à 50%). Le niveau de vie, autrefois relativement élevé, a chuté à tel point que beaucoup de familles ne peuvent plus envoyer leurs enfants à l'école. La viande est devenue un produit de luxe et l'achat de lait pour les nourrissons de plus en plus un problématique. Des maladies éradiquées comme le paludisme et le typhus réapparaissent. Le pays, dont la population est jeune (75% ont moins de 30 ans), a un taux de chômage d'au moins 40%. Ces jeunes n'ont aucune perspective, car des branches entières de l'économie sont complètement démantelés.

Certes, optimiste, le gouvernement a annoncé une croissance de 5% pour 1998 mais seuls les secteurs de la production de pétrole et de gaz naturel sont véritablement rentables. Dans tous les secteurs, les fermetures d'entreprises sont à l'ordre du jour. De même, on privatise et rationalise à tout va. Cette année, même l'agriculture, jusque là largement étatisée, sera touchée. Cela n'est pas accepté sans protestations. Dans tous les secteurs de l'économie les grèves fleurissent, on a compté environ 200 grèves pour le seul secteur du bâtiment en 1996. Mais elles sont étouffées et occultées par une situation sécuritaire précaire.

Louisa Hanoune, présidente du Parti des travailleurs (trotskiste), a confié dans un entretien: «Je constate qu'à chaque fois que surgit - même avec hésitation - un débat politique, les massacres de la population civile augmentent à un rythme effrayant, comme s'il s'agissait de terroriser un pays tout entier. Un autre fait inquiétant, c'est que ces massacres ont quasiment tous lieu dans la plaine de la Mitidja, et une des conséquences de cette terreur, c'est que les survivants et les habitants des environs quittent leurs villages et leurs champs. A travers ce dépeuplement massif, des terres se libèrent, qui sont aujourd'hui propriété publique mais doivent être privatisées - cela aussi sur ordre du Fonds monétaire international, ce qui prouve le caractère criminel de sa politique. De là à l'idée que, dans ces massacres, il y va avant tout de la terre, il n'y a qu'un petit pas; c'est ce que pensent de nombreux citoyens».

L'Algérie, l'ancien «pays-modèle» de la modernisation

Ce pays qu'on admirait autrefois parce qu'il était à l'avant-garde, avait obtenu son indépendance au prix d'une longue et sanglante guerre de libération contre la puissance coloniale française, avant d'emprunter la voie du non-alignement, a effectué dans les années 60 et 70 de grandes réalisations. Il n'est pas surprenant que l'Etat algérien, en raison de son expérience coloniale, ait choisi une orientation socialiste dont le but était de servir le bien-être du peuple tout entier. Au plan politique, les gens durent s,articuler selon les structures prévues du parti et de ce fait, une opposition au régime n'était pas souhaitée. En arrière-plan se tenaient l'armée et la sécurité militaire qui, avec une attitude paternaliste, ont déclaré tous les Algériens et Algériennes politiquement immatures.

Après la mort du président Houari Boumediene en 1978, les revendications politiques et culturelles ont gagné en intensité avec la crise économique. Elles vont se radicaliser et remettre en cause le pouvoir de la nomenclature dominante.

A la fin des années 80, le régime algérien se trouve dans une impasse : la direction est divisée sur la poursuite ou non de la restructuration de l'économie en faillite recommandée par le FMI. Les dignitaires redoutent la perte de leurs prébendes. Les usines et les établissements supérieurs sont en ébullition du fait de la suppression des acquis sociaux. Mais le mécontentement ne se nourrit pas uniquement des problèmes économiques. Idéologiquement et culturellement, le régime algérien est depuis longtemps dépassé. Finalement, l'explosion a lieu en octobre 1988: la population descends en masse dans la rue pour exprimer son ras-le-bol en s'en prenant aux symboles de l'Etat et du FLN. Ils réclament justice et démocratie. L'armée sortira et tirera dans la foule: entre 500 et 1500 morts, plusieurs centaines d'arrestations et des douzaines de disparus.

Tandis que la pression pour des réformes économiques se fait toujours plus forte, une ouverture politique contrôlée semble être la seule voie pour sortir de l'impasse. Avant d'engager le pays dans la voie de la démocratisation, le président Chadli (1979-1992) fait légitimer constitutionnellement son pouvoir par un référendum en 1989. Près de 60 partis se forment alors, la plupart étant souvent des créations des services secrets, destinés à diviser le paysage politique. Cependant, le calcul s'avère faux, car un nouveau parti de masse fait son apparition, le FIS qui va gagner les élections communales de 1990 et montrer qu'il pouvait devenir une menace pour le pouvoir sans limités des généraux. Lors du premier tour des élections parlementaires de décembre 1991, le FIS obtient la majorité des sièges et menace d'atteindre la majorité des 2/3 au deuxième tour. Cela n'aura pas lieu, puisque par leur putsch les généraux annuleront les élections. Le président Chadli devra démissionner, le Parlement sera dissout, la constitution sera suspendue et l'ancien combattant de la guerre de libération, Mohamed Boudiaf, tiré de son exil, sera placé à la tête d'une direction collégiale, tandis que le FIS sera interdit.

Les généraux prennent les commandes

Sous la présidence de Boudiaf, des dizaines de milliers de personnes sont arrêtées, emprisonnées, torturées et déportées dans des camps de concentration dans le désert. Mais Boudiaf entreprend aussi de dénoncer la corruption dans le pays et devra le payer de sa vie: six mois après que les militaires l'aient mis à la tête de l'Etat, ils le font assassiner.

A l'automne 1992, le gouvernement déclare la «guerre totale» contre le terrorisme, en vue de son «éradication», et une loi anti-terroriste est promulguée. Tous les moyens sont mis en ouvre, d'une part, pour désorienter et terrifier la population et, d'autre part, pour conserver le soutien des gouvernements occidentaux. Déjà à l'époque, le pouvoir frappe aveuglement et utilise des moyens terroristes qu'il reproche au FIS. L'attentat de l'aéroport d'Alger, en août 1992, sera attribué à des activistes du FIS, lesquels seront condamnés à mort et exécutés, même si, par exemple, l'un d'entre eux était en prison au moment des faits.

Le FIS, cible de la vague de répression, se disloque. Une partie des cadres passe dans la clandestinité, une autre part en exil, beaucoup sont arrêtés ou assassinés. Les administrations communales furent dissoutes et remplacées par des fonctionnaires de l'Etat, les institutions religieuses et caritatives proches du FIS sont interdites. Les cadres du FIS actifs dans la clandestinité fonderont plus tard l'AIS (Armée islamique du Salut) comme bras armé du FIS. Toutefois, depuis octobre 1997, l'AIS a déclaré unilatéralement un cessez-le-feu.

Si dans les années 1992-1994, les prédécesseurs de l'AIS sont très actifs et tiennent l'armée en échec, bientôt les attentats contre les civils et les institutions civiles se multiplient: plusieurs centaines d'agents des services publics, de journalistes, d'intellectuels, de femmes et d'étrangers sont assassinés. Ce n'est pas l'AIS mais les GIA qui revendiquent la grande majorité de ces attentats. Alors qu'au départ les personnes assassinées étaient accusées de collaborer avec le régime, les attentats visent rapidement tous les segments de la population, sans exception. En même temps, ils deviennent de moins en moins ciblés : bombes dans les cafés, sur des voies ferrées ou dans des rues très fréquentées, massacres de villageois, attentats dans les usines et les écoles, etc. Même les portions de population connues pour leur sympathie pour le FIS sont sévèrement touchées: des douzaines d'Imams sont assassinés, des mosquées mis à sac, des hommes en prière massacrés.

Il est difficile d'identifier une logique derrière les crimes de ces groupes, si ce n'est la diffusion de la peur et de la terreur. Les autorités forcent la population à s'impliquer et à prendre position. Elles créent une situation où l'armement des civils apparaît comme unique alternative. Pourtant cela ne masque pas le fait que, sous ce «règne de la peur», des mesures impopulaires peuvent être appliquées sans redouter de mouvement d'opposition social sérieux.

Guerre à tous les niveaux

Au printemps 1994, le gouvernement algérien a accepté le programme d'ajustement structurel du FMI. La guerre devait être intensifiée et les moyens faisaient défaut. Les programmes de rééchelonnement de la dette déjà évoqués libèrent finalement les fonds nécessaires pour annoncer le 1er novembre 1994, jour du 50è anniversaire du début de la guerre de libération, une grande offensive contre l'AIS.

Les généraux, qui ont désigné le général Liamine Zeroual à la tête de l'Etat, ne se voient pas seulement acculés sur les plans social et militaire. Ils doivent également contrer une offensive politique de l'opposition qui semble menacer sérieusement leur position. Fin 1994 et début 1995 en effet, les représentants des plus importants partis d'opposition se réunissent à Rome, sous les auspices de la Communauté catholique Sant Egidio. Il s'agit des trois Fronts (FLN, FFS/Front des Forces Socialistes et FIS), qui représentent ensemble à peu près 80% des électeurs de 1991, d'autres petits partis ainsi que de la Ligue algérienne de défense des droits de l'Homme (LADDH). Ils constituent une plate-forme pour la résolution de la crise en Algérie, selon laquelle toutes les parties au conflit doivent se réunir autour d'une table et mettre en place des structures de transition menant à de nouvelles élections. Ceci, sur la base de certains principes (liberté d'opinion, pluralisme, renoncement à la violence, reconnaissance de la diversité linguistique, etc.) et après avoir rempli certaines conditions (libération des prisonniers politiques, ouverture de la sphère politique et des médias, jugement des auteurs d'attentats contre les civils et les institutions publiques, etc.). Ce pacte national sera totalement rejeté par la direction algérienne et les signataires seront présentés comme des traîtres à la nation. Néanmoins les généraux se devaient d'agir, car même un François Mitterand exprimera un certain intérêt pour l'accord de Rome.

Avec en toile de fond la multiplication d'attentats aveugles et l'escalade de la guerre à travers la création de milices et de gardes communaux, se déroulent diverses élections. Parallèlement, le paysage politique est soumis à un «nettoyage» de fond: le plus grand parti islamiste légal Hamas (aujourd'hui MSP, Mouvement de la Société de la Paix) est intégré dans les rouages de l'Etat (depuis 1996, sept ministères sont occupés par des représentants du MSP). Le FLN, qui avait pris la voie de l'opposition avec son président Abdelhamid Mehri, fera l'expérience d'un putsch interne, qui va balayer Mehri et mettre à sa place le docile Benhamouda. Le plus gros coup aura lieu début 1997 avec la création du «parti du Président», le RND (Rassemblement national démocratique), qui, comme il fallait s'y attendre, va attirer peu après son apparition la majorité des électeurs et électrices. Une mascarade électorale fait ainsi élire «démocratiquement» le général Liamine Zeroual à la tête de l'Etat en 1995, et fait promulguer par référendum, fin 1996, une nouvelle constitution prévoyant un Parlement composé de deux chambres, la deuxième étant nommée pour un tiers par le chef de l'Etat et ayant un droit de veto. En 1997, c'est au tour des élections communales et parlementaires d'offrir une éclatante victoire au gouvernement contre un FIS interdit et contre des formations comme le FFS et le PT (Parti des Travailleurs) qui, craignant d'être complètement marginalisées, ont pris part au vote malgré leur attitude de boycott.

Bien que tous les observateurs et observatrices s'accordent à reconnaître que cet «édifice institutionnel» n'est rien d'autre qu'une gigantesque farce (tout a été préparé sur mesure, les élections ont été massivement truquées et les électeurs et électrices intimidés), le régime semble avoir rempli son contrat vis-à-vis des gouvernements occidentaux. On parle volontiers aujourd'hui du pays le plus démocratique du monde arabe, dont le parlement réunit de nombreux partis. Et qui dispose d'une presse si diverse, alors qu'ici aussi la réalité est tout autre: les journaux sont massivement contrôlés (comités de lecture, réglementations sur le vocabulaire utilisé, monopole étatique sur l'imprimerie, le papier et les annonces commerciales, etc.) et ils ne peuvent survivre que s'ils sont protégés par un puissant général. Comme le note Djallal Malti de l'organisation Reporters Sans Frontières, les différences de contenu entre les journaux restants ne sont rien d'autre que le reflet des conflits internes au sommet de l'Etat (L'Express, 22.1.1998).

Pour le régime, il est vital de simuler une situation normale où les institutions et les autorités semblent fonctionner et les citoyens vaquer à leurs affaires comme de coutume. Mais, en dépit des versions officielles apaisantes au sujet de la situation, l'année 1997 a sûrement été l'année la plus sanglante depuis le putsch de 1992. En outre les privatisations en cours sont bloquées par des obstacles bureaucratiques qui recouvrent en fait des conflits de répartition du butin, et les investisseurs étrangers ne se bousculent pas vraiment aux portes d'Alger. Toutefois, il en va autrement dans le Sud, où d'énormes gisements de gaz naturel rendent le pays attractif. Ni là-bas, ni le long des deux pipelines en direction de l'Espagne et de l'Italie, il y a la guerre. Les régions de l'«Algérie utile», de même que les frontières, sont efficacement gardées par l'armée, tandis que dans les régions «chaudes», l'Etat fait intervenir les milices. Celles-ci, composées d'environ 200 000 hommes, souvent sans aucun contrôle, mènent la «sale guerre» contre le terrorisme». Leurs membres obtiennent armes et salaires et leurs chefs sont hissés à de hautes fonctions dans les représentations communales et jusque dans le Parlement.

«Nous sommes les assassins»

D'innombrables incohérences s'enchevêtrent autour de la violence dans le pays et du rôle des étranges GIA, incohérences que le gouvernement ne cherche pas à clarifier. Il est intéressant de noter que, bien que les GIA aient toujours appelé au boycott des élections, il n'y a jamais eu d'attentat pendant les scrutins. Il est également étonnant qu'ils n'aient jamais attaqué d'installation stratégique importante. Et quant aux personnalités victimes d'attentats, tous s'accordent à reconnaître que la Sécurité militaire est derrière toutes ces affaires, comme dans le cas de l'ancien patron de ce service, Kasdi Merbah, du général Khaled Nezzar, longtemps considéré comme l'homme fort du régime et qui survivra à une tentative de meurtre, ou d'Abdelhak Benhamouda, secrétaire général de l'Union des travailleurs algériens. En outre, il est curieux que tous les assaillants supposés de journalistes aient été tués dans leur fuite et qu'aucun d'entre eux n'ait jamais été jugé. Seule une commission d'enquête neutre peut résoudre cette énigme ainsi que beaucoup d'autres.

Pour l'opinion publique occidentale, elles sont nouvelles les suppositions sur l'implication des forces de sécurité dans les massacres les plus récents et sur le fait que les GIA seraient probablement des groupes dirigés par les services secrets algériens. Il n'empêche que les témoignages de policiers déserteurs ou de victimes, ainsi que les rapports d'organisations internationales des droits de l'Homme ne laissent aucun doute sur l'utilisation systématique de la torture par les forces de sécurité et sur les disparitions et assassinats opérés par ces forces. Le gouvernement algérien ne peut se soustraire à ces accusations. D'autant plus qu'il y a quelques mois les médias britanniques, français et allemands ont publié des révélations d'anciens hommes politiques, de diplomates, d'agents des services secrets et d'officiers de police qui tous, et indépendamment les uns des autres, confirment ces accusations, Certains sont même prêts à témoigner devant une commission d'enquête internationale.

L'ancien diplomate Mohamed Larbi Zitout, par exemple, a déclaré au journal Libération (20.11.97) qu'un collègue gradé de la Sécurité militaire lui aurait dit, alors qu'ils parlaient de la violence en Algérie, durant son poste à Tripoli: «Ne t'en fais pas, les GIA, on les connaît, c'est nous». Un ancien agent des services secrets, présenté par l'hebdomadaire The Observer (9.11.97) sous le nom de «Josef», explique : «Je sais que le GIA est infiltré et manipulé par le gouvernement. Le GIA a été complètement retourné par le gouvernement». Il a affirmé également qu'au moins deux des attentats à la bombe à Paris en 1995 auraient été l'oeuvre des services secrets algériens: l'opinion française devait ainsi être montée contre les Islamistes. Cette lourde accusation est confirmée par un autre responsable des services secrets au journal Le Monde (11.11.97) : «Je confirme que les attentats de Saint-Michel et de Maison Blanche ont été exécutés sur l'initiative du Service Action de la Direction Infiltration et Manipulation (DIM) de la DRS (Direction du Renseignement et de la Sécurité), qui sont dirigés par Mohamed Mediene, connu sous le nom de Toufik, et du Général Smain Lamari».

«Josef» a aussi évoqué les meurtres d'un ouvrier britannique du secteur pétrolier et de sept marins italiens qui auraient été commis par la police secrète et attribués aux Islamistes. Il a également confié: «Le pouvoir est derrière les massacres, et derrière d'autres meurtres aussi. Pour que le règne de la peur soit perpétué». Un informateur de Le Monde, «Hakim», pour sa part, affirme à propos des massacres de Rais et Bentalha qu'ils auraient été exécutés par des «éléments des GIA, qui sont manipulés par les services secrets». Il a parlé également de l'offensive que l'armée aurait déclenchée contre les GIA après les massacres, afin de rétablir sa crédibilité suite aux accusations de non-intervention: «Les membres des GIA, qui ont tiré, étaient en fait des détenus islamistes, qui n'ont jamais voulu collaborer avec nous. On les a emmenés là-bas, on leur a donné des armes et on leur a dit : "Défendez-vous!» Un soldat déserteur raconte pour sa part à Libération (23.10.97) qu'il a dû prendre part à une opération lors de laquelle une partie de la troupe s'est éloignée pour revenir seulement plusieurs heures après. Les soldats étaient tachés de sang et portaient de fausses barbes. Le jour suivant, il apprendra qu'un massacre a eu lieu là où ils ont passé la nuit. Du reste, deux ex-Ninjas ont retracé pour l'Observer (11.1.98) leur participation à des massacres en 1994 et 1995 mais aussi à une opération exécutée le 10 octobre 1997: deux familles composées de seize personnes ont massacrées. A la question de l'identité des auteurs du massacre, les deux ont répondu : «Ce sont nous», «nous sommes les assassins».

Doit-on penser que tous ces témoignages sont des inventions et des mensonges? Est-ce qu'ils ne devraient pas au moins amener à réclamer qu'enfin des enquêtes puissent être effectuées?

De nombreux avocats algériens, militants des droits de l'Homme et des gens ordinaires réclament qu'enfin soit révélée l'identité de ceux qui sont derrière ces actes d'horreur. Le gouvernement algérien refuse de façon véhémente la mise en place d'une commission d'enquête internationale. Il salue par contre une coopération avec les Etats de l'UE dans le cadre de la «lutte contre le terrorisme» et réclame de ceux-ci qu'ils poursuivent les Islamistes dans leurs pays.

Derrière le refus de poser la question «qui tue?» se dissimulent bien d'autres énigmes : qui sont les commanditaires? Pourquoi autant de massacres? A qui servent-ils?... Ces questions ne peuvent pas être balayées par les seules interventions d'un Bernard Henry Levy ou d'un André Glucksmann, intellectuels français qui, sous prétexte qu'elles sont «obscènes» ou conduiraient à réhabiliter les "terroristes", s'érigent en porte-parole de la version officielle algérienne.

Se pencher sur ces questions et tant d'autres livreraient ainsi des informations révélatrices des conflits internes à la hiérarchie militaire. Ces conflits, autant qu'on sache, se situent principalement autour de deux pôles : le clan Zeroual-Betchine (ancien chef des services secrets et maintenant conseiller du président Zeroual) et le clan Mohamed Lamari-Mediene (le premier est le chef d'état-major, le second chef des services secrets). Ces clans s'affrontent autour de la répartition du butin qui, avec le programme des privatisations, promet d'être lucratif. La compagnie publique de pétrole et de gaz, les sols fertiles de la région de Mitidja, les sites touristiques et industriels sont à mettre en vente. Un autre facteur est la maîtrise de la scène politique: tandis que le premier clan peut plus ou moins s'arranger avec la présence de partis islamistes «domestiqués», le deuxième semble défendre une ligne sans compromis d'«éradication» de l'Islamisme. Dans ce contexte, il est intéressant de noter que les grands massacres se déroulent dans une proximité temporelle aux négociations du premier clan avec le FIS/AIS.

Mais, plus loin encore, dans les coulisses, se joue un autre conflit, qui est mené à travers ces deux clans, celui entre la France et les Etats-Unis autour du contrôle des ressources en gaz naturel et en pétrole et de leurs sphères d'influence sur le continent africain. Tandis que durant de nombreuses années, les USA ne se sont pas fixés politiquement et ont laissé miroiter l'option d'une coopération avec une direction islamiste éventuelle, ils ont, l'an passé, manifesté de façon toujours plus claire leur soutien au président Zeroual. La France, de son côté, a soutenu dès le début la ligne dure des "éradicateurs" autour du général Lamari et du Parti du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD).

En fait, dans cette guerre, il s'agit moins de religion que de pétrole et de pouvoir. Les initiatives hésitantes que l'UE a faites n'ont pu masquer le fait qu'elle n'est pas sérieusement intéressée à contribuer à un changement de la situation. Un premier pas serait de ne pas expulser les réfugiés algériens qui ont cherché refuge en Europe. Face aux déclarations régulières d'hommes politiques européens sur leur impuissance, le point suivant doit être clair : ne rien faire pour les Algériens et les Algériennes est une chose, c'en est une autre de préserver et de financer leurs bourreaux.

(Article paru en langue allemande dans Frankfurter Rundschau, 16 février 1998)

 

 

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