La solution du gouvernement au problème des "disparus"?
Une déclaration de mort

algeria-watch, 20 janvier 1999

Le Jeudi 7 janvier les familles de "disparus" - près de 500 personnes - se sont rassemblées devant le siège de l'APN et ont demandé à être reçues par le chef du gouvernement. En guise de réponse, ces mères, épouses et sours ont été bousculées, battues et insultées par les forces de l'ordre.

Ces familles ont eu le courage de briser le silence qui entoure ces "disparitions" et ont alarmé l'opinion tant nationale qu'internationale face à ce drame qui se déroule sous nos yeux: Des milliers de personnes sont disparues après avoir été enlevées par les forces de l'ordre. Des centaines de récits, des preuves écrites et des témoins oculaires font état de ces enlèvements, suivis de séquestrations dans des centres secrets, de tortures et bien souvent d'exécutions.

L'association Nationale des Familles de Disparus (ANFD) a rassemblé en l'espace de quelques semaines près de 3 500 dossiers documentés de cas de disparitions suite à des enlèvements par les services de sécurité. Le nombre total de "disparus" n'est pas connu, certains appréhendent le chiffre effroyable de 20 000 personnes. Des hommes et des femmes, mineurs et vieillards, épouses et pères de familles, sont arrachés de leurs lits en pleine nuit ou de leurs lieux de travail, emmenés vers des endroits inconnus, et leurs familles prient pour les revoir vivants.

Depuis l'été 1998 les familles de "disparus" se rassemblent régulièrement devant le siège de l'ONDH (l'Observatoire National des Droits de l'Homme) et demandent à ce que vérité soit faite sur le sort de leurs parents. Ne se contentant pas de déclarations d'intention et de mots creux du gouvernement, elles exigent des mesures concrètes pour retrouver les "disparus". Le gouvernement, qui durant des années a occulté cette violation des droits humains, a, face à la ténacité et la persévérance des familles, finalement décidé d'installer dans toutes les wilayas des bureaux d'enregistrement et promis de prendre en charge ce dossier.

Les familles, elles, perçoivent l'établissement de ces bureaux comme une imposture. Pour cette raison, elles poursuivent leurs rassemblements qui prennent une ampleur nationale. Elles se refusent à être traitées de familles de "terroristes" et à accepter les versions colportées par les médias algériens, les éradicateurs et les commis de l'état: Leurs parents "disparus" n'ont ni rejoint le maquis, ni fui vers l'étranger.

Face aux protestations et l'attention portée à cette question, notamment à l'extérieur de l'Algérie, le gouvernement, par l'intermédiaire de son chef, Smail Hamdani, promulgue le 4 janvier un décret destiné à clore une fois pour toute ce dossier accablant:

"Les conséquences juridiques afférentes au statut de disparu seront prises en charge par les services judiciaires conformément à la loi, à travers les procédures des jugements déclaratifs de disparition prévus par le code civil, le code de la famille et le code de l'état civil. (...) La prise en charge du volet social des victimes de disparition représentera une préoccupation du gouvernement qui prendra les mesures nécessaires pour venir en aide aux familles et ayant droits des disparus en situation précaires."

Ce décret n'est rien d'autre qu'une déclaration coupable de mort des personnes "disparues"!

La décision qu'a prise le gouvernement algérien pour se débarrasser de cette responsabilité est un nouveau crime à l'encontre des "disparus", de leurs familles et de toute la société algérienne. Les mesures annoncées ont pour but de déresponsabiliser le gouvernement et l'Etat algérien en culpabilisant les victimes elles-mêmes. Le mépris vis-à-vis des victimes et de leurs familles ne connaissant pas de limites, le décret en question est même présenté cyniquement comme un acte de générosité envers ces dernières: Ce serait par souci pour les ayants-droit que le gouvernement prévoit ce genre de dispositions. En réalité, la question des indemnisations n'est qu'une tentative de racheter des familles qui parce qu'elles déplorent la "disparition" d'un parent subvenant aux besoins de la famille, sont dans l'indigence complète.

Ce décret n'est il pas l'aveu que ces "disparus" sont, ou ont été, entre les mains d'agents de l'état? Le gouvernement ne couvre-t-il pas avec un tel décret les forces de sécurité qui sont habilités à commettre leurs crimes dans une impunité totale? N'est ce pas un chèque en blanc pour toutes les liquidations de "disparus" qui se trouvent encore entre les mains des forces de sécurité?

Le ministre de l'intérieur, Abdelmalek Sellal, déclare dans une interview d'El Watan (16 janvier) à propos des plus de 3 000 cas de "disparition" déposés auprès des bureaux:

"Nous avons dépassé les trois cents enquêtes. Cent vingt réponses nous ont été déjà données et une cinquantaine d'autres vont être finalisées au courant de cette semaine. Ces dossiers prennent beaucoup de temps. Ils doivent passer par le cadre juridique. C'est-à-dire l'acte déclaratif de disparition prononcé par un magistrat afin que les ayants droit puissent par exemple jouir d'un héritage et régler un tas de problèmes liés au statut personnel. Apparemment la plupart auxquels nous avons répondu sont des personnes qui ont pris les armes.

Nous n'avons jamais caché qu'il y a eu des dépassements. Mais jusqu'à preuve du contraire, je ne peux pas vous répondre maintenant tant que nous n'aurons pas avancé dans cette opération; le plus gros des personnes dites disparues sont tombées dans des opérations avec les services de sécurité. Nous continuerons à penser que nombre d'entre elles sont encore dans les maquis. Voilà comment se présente la situation des personnes dites disparues"

Comment interpréter ces mots à la lueur due décret promulgué?

  • Les bureaux ont été installés non pas pour soutenir les familles dans leur recherches mais plutôt pour "ficher" les cas de "disparus" et permettre leur liquidation bureaucratique et physique (?).
  • Ce sont les forces de sécurité responsables des enlèvements, des tortures et des exécutions sommaires qui sont chargées par le ministère de l'intérieur de procéder aux enquêtes. Quoi s'attendre d'autre de tortionnaires que des versions déculpabilisantes?
  • Le ministre de l'intérieur avoue que "le plus gros" des "disparus" sont morts. Est-ce un aveu officiel de la mort des "disparus"? Il prétend que ceux-ci auraient été tués dans des opérations des services de sécurité. Pourquoi les familles n'ont elles pas été informées et pourquoi ne leur a-t-on pas remis les dépouilles? Pourquoi l'identité des prétendus "terroristes" tués lors d'accrochages n'est elle pas rendue publique? Est-ce l'aveu que ce sont bien des agents de l'Etat qui ont tué les victimes et que les causes et les circonstances de décès sont tenues au secret?
  • Lorsque le ministre l'intérieur affirme que de nombreux "disparus" sont au maquis, insinue-t-il que les personnes arrachées en pleine nuit de leurs lits se trouvent dans les sous-sols des centres de torture et peuvent à tout moment y périr? Effectivement, quoi comprendre d'autre dans ces propos qu'un appel au crime en toute impunité?

En avril 1983 le président argentin déclara les "disparus enlevés" par les forces spéciales comme décédés. Les mères argentines (Madres de Plaza de Mayo) se sont refusées à admettre comme un fait accompli la mort de leurs enfants. Elles continuent leur combat jusqu'à nos jours pour que la vérité se fasse sur le véritable sort que les tortionnaires avaient réservé à chacune des victimes.

Les familles des "disparus" algériennes mènent le même combat que les "madres". Elles refusent de vendre leurs enfants, époux, pères, frères et sours. Elles exigent:

"Vous nous avez enlevé nos enfants vivants, rendez les nous vivants"

algeria-watch recommande:

  • L'abrogation du décret traitant de la question des "disparus" comme si ces derniers étaient morts.
  • La libération des personnes enlevées et détenues arbitrairement.
  • Des commissions d'enquêtes composées de spécialistes tant nationaux qu'internationaux se penchant sur les cas de "disparitions" et de détention illégale suivies de la publication des conclusions.
  • Des mesures légales permettant de poursuivre les responsables une fois leur culpabilité avérée (enlèvements, séquestration secrètes, tortures, exécutions sommaires, etc.)
  • Des mesures préventives afin que les enlèvements et autres violations de droits humains ne se renouvellent plus.

 

 

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